Page:Revue des Deux Mondes - 1881 - tome 46.djvu/54

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à l’usage des salons, Hugo ne sortait plus des cathédrales, et Musset en proie à des élancemens de piétisme néo-païen, s’adonnait au péché pour mieux le maudire, soignant et dorlotant ses vices pour les mieux pleurer, et ne se lassant pas de prendre à partie Voltaire et de l’invectiver dans la langue de Candide ! Qu’est-ce que la foi quand il s’agit de question d’art et que peut-elle sans le génie ou le talent de l’artiste ? Parmi les épigones de Chateaubriand, on comptait nombre d’écrivains très sincèrement dévoués au trône et à l’autel, romanciers et poètes de bonne volonté, de vraie tendance : que sont devenus leurs ouvrages chargés de croyance et d’ennui, tandis que les cantiques de Lamartine et d’Alfred de Vigny, évangélistes bien mondains, ont traversé le temps ?

Tous s’affligeaient ; Jésus disait en vain : « II dort. »
Et lui-même, en voyant le linceul et le mort,
Il pleura. — Larme sainte à l’amitié donnée,
Oh ! vous ne fûtes point aux vents abandonnée,
Des séraphins penchés l’urne de diamant,
Invisible aux mortels, vous reçut mollement,
Et comme une merveille au ciel même étonnante,
Aux pieds de l’Éternel vous porta rayonnante.


Vers charmans d’un merveilleux poème partout prôné, transcrit sur les albums, reproduit en illustrations, et qui pourtant au milieu de si brillans hommages, valut à son auteur une blessure d’amour-propre, dont vingt ans plus tard son cœur douloureux saignait encore. Un soir, chez la duchesse de R., devant une assemblée illustre où circulait d’avance un frémissement d’admiration, Alfred de Vigny s’apprêtait à lire son poème d’Éloa. Debout à la cheminée, l’air un peu penché, promenant sur l’auditoire un regard doux et magnétique, il venait de commencer, lorsque tout à coup une voix aiguë et zézayante perce le silence. On se retourne, on cherche des yeux le trouble-fête ; c’était le prince de X., qui du fond du salon interpellait la maîtresse de la maison en s’écriant de ce ton barbouillé propre aux races qui finissent : « Madame la duchesse, si vous nous faisiez donner des cartes, cela ne nous empêcherait pas d’entendre monsieur ! » Simple maladresse d’un sot qui, pas plus que cette larme divine, dans les vers que nous citions plus haut, ne fut abandonnée aux vents ! L’âme sensible du poète la recueillit précieusement et d’autant s’accrut le trésor de ses griefs, de ses amertumes. Qu’était-ce, après tout, que cette impertinence ? Un cri de caste inconscient et comme qui dirait rien ! Mais de combien de ces riens-là se compose une rancune