Page:Revue des Deux Mondes - 1881 - tome 46.djvu/722

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Au demeurant, cette crise bulgare est restée un simple incident. Elle a été plus bruyante, plus tumultueuse que sérieusement menaçante. Ces élections semi-plébiscitaires, décrétées dans une pensée de réforme constitutionnelle, ont fini par s’accomplir plus paisiblement qu’on ne l’avait cru un instant. Elles n’ont pas sans doute entièrement évincé les chefs de l’opposition M. Zankov, M. Karavelov et quelques autres, qui ont été élus dans quelques villes, à Kustendje, à Tirnova, à Orkhanié ; dans leur ensemble, elles ont été favorables aux candidats du gouvernement, et sur plus d’un point elles ont eu un caractère bizarre, presque naïf, propre à donner une singulière idée des mœurs électorales du pays. Il y a des districts où les électeurs ont choisi pour les représenter tout simplement l’empereur Alexandre III de Russie ; il y en a d’autres où ils ont voté pour le prince Alexandre en prétendant qu’ils n’avaient pas besoin de députés. Tout compte fait, l’immense majorité s’est trouvée absolument dévouée à la politique du coup d’état, et la réunion de l’assemblée nouvelle n’a pas laissé elle-même d’offrir un spectacle curieux, pittoresque. Elle a eu lieu il n’y a que peu de jours à Sistova, dans un édifice en bois où les nouveaux représentans bulgares se sont trouvés rassemblés devant le prince entouré des agens européens venus tout exprès de Sofia. La plupart de ces députés étaient des paysans au visage bruni, au costume national. La première question qu’ils avaient à résoudre était celle de savoir s’ils entendaient conférer au prince les pouvoirs extraordinaires qu’il avait demandés. Ils ont tout accordé ; ils étaient arrivés avec des drapeaux portant cette inscription : « Le peuple bulgare, prince, a les yeux sur toi ! .. Notre bonheur dépend de l’union avec toi ! » Tout a été sanctionné d’une voix unanime sans discussion, après quoi l’assemblée s’est retirée, tandis que, sur un autel improvisé dans des jardins, un prêtre chantait un Te Deum. La prince Alexandre s’est ainsi trouvé investi par le vote populaire d’une sorte de dictature pour sept ans. Il a aussitôt nommé un ministère et il a adressé au peuple bulgare une proclamation pleine de promesses. Le prince Alexandre a certainement assumé une tâche épineuse. Il va avoir de terribles difficultés à vaincre dans un pays où tout est à faire et où la première condition est de trouver des coopérateurs sérieux, suffisamment capables, préoccupés des vrais intérêts de la principauté nouvelle. Il s’agit de savoir si, pour cette Bulgarie née du traité de Berlin ; c’est une ère d’organisation et de prospérité qui s’ouvre ou si ce n’est qu’une révolution de plus sous la forme d’un coup d’état, le commencement de crises nouvelles dans ces affaires d’Orient, avec lesquelles l’Europe n’en a jamais fini, même quand elle croit en être arrivée, comme aujourd’hui, à clore cette autre interminable question des frontières de la Grèce.


CH. DE MAZADE.