Page:Revue des Deux Mondes - 1881 - tome 46.djvu/721

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nouvelle pour se faire donner des pouvoirs plus étendus. C’était, si l’on veut, de la part du prince bulgare, une façon de coup d’état, une manière de s’affranchir d’une oligarchie un peu oppressive, — et jusqu’ici du moins il semble avoir réussi.

Tout ne s’est point passé, il est vrai, sans difficulté et sans quelques violences. Jeune encore, peu expérimenté lui-même dans le gouvernement, étranger de naissance et d’esprit dans un pays où fermentent d’ardentes passions de race et de religion, le prince Alexandre semblait s’être engagé dans une aventure passablement risquée. Il n’avait guère auprès de lui, comme conseiller sérieux, que son ministre de la guerre, le général Ehrenroth, militaire russe ou finlandais d’origine, homme de caractère solide, qui paraît avoir été le principal instigateur de la récente tentative. Le prince, au moment où il accomplissait avec le général Ehrenroth ce qu’un appellera son coup d’état ou son coup de tête, ne savait pas encore jusqu’à quel point il serait soutenu par les masses dans les élections, et, dans tous les cas, pour l’instant il avait contre lui les agitateurs, les radicaux, les ministres disgraciés et irrités de perdre le pouvoir. Ces chefs de parti, tout-puissans la veille dans l’assemblée, se flattaient visiblement encore de rallier la masse du peuple et même peut-être de trouver un appui parmi quelques-uns des gouvernemens européens qui ont concouru à la formation, à l’organisation de la principauté. Ils n’ont rien négligé pour enflammer les passions publiques contre le prince en le représentant comme un agent de despotisme étranger, comme un instrument de l’Allemagne et de l’Autriche, et un moment ils ont cru pouvoir compter sur la faveur de la Russie ; ils se sont fait cette illusion ! L’un d’eux, M. Zankov, s’est même adressé au comte Ignatief, aujourd’hui ministre de l’intérieur â Saint-Pétersbourg, jadis grand protecteur de la nationalité bulgare. L’objet évident de cette tactique était de faire croire aux Bulgares que les chefs de l’opposition avaient pour eux la nation et le gouvernement russes. Tous les moyens ont été employés pour exalter les passions populaires, et par le fait l’excitation qui s’est produite a été assez vive pour que sur certains points de la Bulgarie, à Gabrova, à Rahova, à Nicopolis, des collisions violentes, même sanglantes, aient éclaté ; mais ces désordres ont été promptement réprimés, et, d’un autre côté, la dernière illusion des chefs de l’agitation bulgare n’a pas tardé à être dissipée par la réponse du général Ignatief aux télégrammes pressans qui lui avaient été adressés. La Russie n’a pas caché qu’elle n’entendait pas se mêler pour le moment des affaires intérieures de la Bulgarie. Ses sympathies sont bien plutôt pour le prince Alexandre. La Russie n’est point elle-même dans des conditions assez rassurantes pour protéger ou encourager les révolutionnaires des autres pays, pour se faire l’alliée des ambitions slaves qui rêvent de nouveaux bouleversemens en Orient.