Page:Revue des Deux Mondes - 1881 - tome 46.djvu/929

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Qu’il avait quelques lots de pentes forestières,
Et, plus haut, des pâtis pour ses vaches laitières,
Où l’enfant qui les mène est cinq mois en exil,
« Je vois que vous aimez les montagnes, dit-il. »
Je n’avais pas un air à m’en pouvoir défendre.
« Le Pelvoux par malheur, monsieur, n’est pas à vendre !
Mais sur la gauche, là, plus près, vous remarquez
Ces rochers dentelés, décharnés, disloqués,
A pic ? Ils sont à moi : je pourrais m’en défaire,
Et pour un prix très doux nous ferions une affaire.
— Mais il n’y pousse rien ? — Non, monsieur, c’est le roc !
Le sol est ce qu’il est, et je vous l’offre en bloc ;
Son ossature nue et visible s’étale :
Ne parlons plus ici de terre végétale !
— Par où les gravit-on ? — On ne les gravit pas.
Le possesseur, de loin, les regarde d’en bas.
Un pâtre, qui voulut un jour toucher le faîte,
A roulé sur la pente : il s’est fendu la tête !
Nous espérons toujours quelque nouveau grimpeur
Qui tente l’aventure et s’y risque sans peur.
Mais n’importe ! il s’agit d’avoir, sans autre idée.
Une montagne à soi, bien dûment possédée !
S’il venait plus d’Anglais visiter nos hauteurs,
La plus méchante aiguille aurait ses acheteurs.
Et nous vendrions tout ! Aux confins de l’Isère
Avoir une montagne, et pour une misère !
Pour peu que vous soyez un peintre, un écrivain,
Vous en saurez l’emploi : je suis tranquille ! Enfin,
Vrai morceau d’amateur, quartz pur, roche profonde :
Vous en aurez, monsieur, jusqu’à la fin du monde ! »

Comme un coin, son discours entra dans mon esprit,
Et l’éblouissement du vertige me prit.
Mon âme, en un instant, se sentit toute pleine
D’un mépris souverain pour les gens de la plaine.
Bourgeois, fermiers, manans, dont tous les revenus
N’étaient rien, à mes yeux, près d’un de ces pics nus !
Déjà j’étais tout fier de délivrer quittance.
Pour un bien qu’on ne peut regarder qu’à distance !
De quel air aurais-tu reçu, cadeau princier.
Une montagne, avec sa neige et son glacier ?
Elle produirait mieux que des fleurettes blanches !
II en descend, bon an, mal an, vingt avalanches,