Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/19

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par cette immense découverte maître de tout le domaine du savoir humain, pensa que la sûre et féconde méthode des sciences pouvait se généraliser, et la généralisa ; enfin celui qui, du même coup, comprenant l’indissoluble liaison avec l’ordre social d’une philosophie qui embrassait tout, entrevit le premier les bases du gouvernement rationnel de l’humanité ; celui-là, dis-je, mérite une place, et une grande place, à côté des plus illustres coopérateurs de cette vaste évolution qui entraîna le passé et entraînera l’avenir. » C’est par cette page, qui est moins le résumé d’une philosophie qu’un hymne en l’honneur du philosophe, que se termine l’ouvrage consacré par Littré à son initiateur, à son consolateur, à son maître.

Pris d’ensemble et à cette hauteur, un tel éloge ne m’étonne pas, je dirai même qu’il me touche par sa sincérité, qu’il m’émeut par sa solennité. Ce que je comprends moins, je l’avoue, c’est une autre page, extraite du même livre, qui me paraît sur certains points en désaccord avec les évolutions d’un disciple qui fut indépendant. Je dois la citer textuellement parce qu’elle dépasse la pensée de celui qui l’a écrite et que j’opposerai sans peine M. Littré à lui-même : « Aujourd’hui, disait-il dans la préface écrite en 1863, il y a plus de vingt ans que je suis sectateur de cette philosophie ; la confiance qu’elle m’inspire, et qui fut au prix de longues méditations et de plus d’une reprise, n’a jamais reçu de démentis. Deux ordres d’épreuves ont été par moi mis en œuvre pour me préserver des illusions et des préjugés : d’abord l’usage que j’ai fait constamment de cette philosophie, puis la sanction que le cours des choses lui apporte. Occupé de sujets très divers, histoire, langues, philosophie, médecine, érudition, je m’en suis constamment servi comme d’une sorte d’outil qui me trace les linéamens, l’origine et l’aboutissement de chaque question, et me préserve du danger de me contredire, cette plaie des esprits d’aujourd’hui ; elle suffit à tout, ne me trompe jamais et m’éclaire toujours. Le cours des choses ne lui est pas moins favorable que l’épreuve individuelle ; non-seulement il ne la contredit pas, mais encore tout ce qui advient en science ou en politique lui prépare quelque nouvel appui mental ou social. » On croit rêver si l’on relit cette page au lendemain du jour où l’on a consulté les Remarques écrites en 1878 pour la réédition de l’ouvrage Conservation, Révolution, Positivisme. Nous avons eu tout dernièrement occasion de les analyser ; nous avons montré que c’était tout simplement l’histoire d’un esprit sincère, s’affranchissant de ses idées d’autrefois, devenues des erreurs à ses yeux, acceptées imprudemment un jour, sans un contrôle suffisant, sous l’autorité du positivisme et le patronage d’Auguste Comte. Pas une seule de ces remarques qu’on ne puisse opposer à cette assertion étrange de M. Littré que sa fidélité à la philosophie positive