Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/202

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siens. Les Français lui semblaient des. barbares ; elle habillait ses enfans comme les jeunes princes d’Italie ; avec eux, elle pouvait se croire à Florence, à Ferrare ; elle en fit des artistes, amoureux de perles, de belles étoffes, des mignons ; elle les effémina pour mieux les garder ; elle leur apprit l’astuce, la méfiance éternelle, le mépris des grands et des peuples ; elle ne put leur apprendre l’empire sur soi, la suprême indifférence, l’art de sonder les cœurs, la subtile délicatesse du Midi.

Il restait à Charles IX quelque chose de la rudesse d’Henri II ; sa mère le vit avec terreur pencher vers l’austère Coligny, écouter ses discours guerriers ; le soldat se réveillait par instans dans le jeune roi maladif. Il est hors de doute que Catherine craignait très sérieusement que son fils ne lui échappât, et l’homme à qui il était sur le point de se donner était son ennemi le plus redoutable. Elle dut chercher les moyens de faire tomber cet ennemi dans un piège. On sait comment elle prépara le mariage de sa fille Marguerite avec le roi de Navarre, comment elle triompha des scrupules de Jeanne d’Albret, comment Charles IX s’engagea avec le prince d’Orange et songea à engager la lutte avec l’Espagne.

L’ambassadeur d’Espagne n’avait que peu de lumières sur les desseins de la cour ; ils lui étaient masqués par la duplicité de la reine, par les caresses qu’elle faisait aux ennemis de son maître, enfin par ses propres préjugés. Personne n’a pourtant mieux peint la cour de France que don François de Alava ; il montre Charles IX mélancolique, sombre, suivant le cerf à pied, sans bottes, sans chapeau, cinq ou six heures, restant deux ou trois nuits sans rentrer, sans cesse jurant. L’Espagnol trouve toute la cour hérétique : « La reine mère, je parle d’elle avec le respect qui lui est dû, est une princesse pleine de libéralité, qui se plaît aux banquets et aux fêtes. Elle a voulu faire un huguenot de son fils, le duc d’Anjou ; il s’en est fallu de bien peu que la chose fût proclamée publiquement, et l’enfant criait partout : « Je suis le petit huguenot et bientôt je serai le grand. » Il peint la reine mère conduite par Morvilliers et par l’évêque de Limoges, le premier réservé, le second cynique et livré à tous les démons. « La reine mère ne cache pas sa haine pour le roi d’Espagne ; elle est la créature la plus soupçonneuse que Dieu ait mise au monde ; c’est merveille si elle tient ce qu’elle a promis… Lorsqu’on parle des intérêts de la religion, elle s’efforce de se remplir les yeux de larmes et s’écrie qu’elle serait la plus ingrate femme qui naquit jamais si elle n’avait un souci particulier du service de Dieu, et puis elle s’en tire avec des éclats de rire et des attitudes confiantes, et des mots : « Vous verrez comme les choses iront bien, peu à peu. » Rien ne lui donne plus de divertissement que d’entendre parler