Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/214

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encore. Cependant il n’engage pas ses compatriotes à venir tenter fortune sur les rives de l’Irtich ou du lac Baïkal ; un climat où le thermomètre monte quelquefois à 40 degrés au-dessus de zéro et descende 40 au-dessous ne serait pas à leur convenance. Pour sa part, il n’a pas tâté des hivers de la Sibérie, mais ses étés lui ont semblé fort agréables. Le 6 juin, il vit encore tomber de la neige, après quoi le soleil brilla sans intermittence jusqu’aux premiers jours de l’automne, et le temps fut tout simplement délicieux, simply delightfal. Malgré les lassitudes que lui causaient sa tarantass et grâce peut-être aux coussins à air, son rude voyage n’a point pris sur sa santé ; quant à ces terribles moustiques qui jouissent d’une si triste célébrité, il ne s’en plaint guère. Il avait découvert un autre « secret d’or » pour s’en débarrasser ; il se frottait le visage et les mains avec de l’huile essentielle de clou de girofle.

Si M. Lansdell estime qu’on a calomnié la Sibérie, il pense qu’on a été plus injuste encore envers le gouvernement russe et qu’on a singulièrement exagéré les sévices qu’il exerce sur ses prisonniers. Les nombreux Anglais qui ont lu son livre ont été fort étonnés d’apprendre qu’il y a beaucoup à rabattre de tous les bruits qui ont couru à ce sujet, que les forçats russes sont bien nourris, que leur ordinaire est très mangeable et plus abondant que celui d’un convict anglais, que les chaînes dont on les charge leur sont souvent épargnées, que le travail qu’on leur impose n’excède jamais la mesure des forces humaines, qu’au contraire, dans maint endroit, ils ne trouvent pas à occuper suffisamment leurs journées et leurs mains et que leur désœuvrement est leur plus cruel supplice, que les châtimens corporels sont réservés pour les cas d’infractions graves et de récidive, que les prisonniers politiques sont beaucoup moins nombreux qu’on ne se l’imagine, qu’ils obtiennent facilement par leur bonne conduite la faculté de vivre dans leur famille et dans une condition de demi-liberté, qu’au surplus les prisons sont aussi bien aménagées, aussi bien tenues que celles d’Europe. « Les maisons de détention de Tobolsk, nous dit-il, m’ont rappelé celles que j’avais visitées à Vienne et à Cracovie, et à plusieurs. égards la comparaison serait en leur faveur. » Et il ajoute : « Ma conviction est qu’un déporté russe, s’il se conduit bien, peut vivre en Sibérie mieux que dans beaucoup de prisons du monde et aussi bien que dans la plupart. »

Lorsqu’il traversa le Pacifique, M. Lansdell lia connaissance avec un clergyman américain, qui lui représenta que l’auteur de l’Oncle Tom avait été prudemment, inspiré en plaçant la scène de sa tragique fiction dans une localité fort lointaine, inconnue au plus grand nombre de ses lecteurs. Il remarque qu’on en pourrait dire autant de la plupart des voyageurs et des journalistes qui ont parlé des déportés