Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/215

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sibériens et des horribles souffrances qu’on leur inflige. Dès 1864, un Anglais, né en Russie, lui avait conté que les plus dangereux des criminels russes étaient envoyés dans des mines de mercure, où ils respiraient des vapeurs infectes et malsaines qui les tuaient en quelques semaines. Depuis, il avait lu dans plus d’un journal d’effroyables descriptions de ces fameuses mines de mercure, plus d’une fois aussi on lui en parla pendant son voyage ; mais personne ne put lui apprendre où elles étaient, et il en est venu à douter qu’il y ait dans toute la Sibérie une seule mine de mercure en exploitation. Quant aux mines d’or et d’argent, il fut frappé de voir que les rapports des convicts qui avaient eu le malheur d’y travailler différaient sensiblement des récits ampoulés de ceux qui ne les connaissaient que par ouï-dire. On lui avait dit à Tobolsk : « Ne jugez pas du système pénal russe par la Sibérie occidentale, où les prisonniers sont traités avec quelque humanité. Si vous voulez savoir ce qu’il en est, franchissez la Lena, laissez derrière vous les eaux profondes du lac Baïkal et ses montagnes neigeuses ; là seulement commence le royaume des horreurs. » A mesure qu’il avançait, le royaume des horreurs semblait reculer devant lui. « Allez plus loin, allez à Nertschinsk, » lui disait-on. Mais il rencontra un Polonais qui avait été envoyé à Nertschinsk, quelques années auparavant, comme prisonnier politique et condamné aux travaux forcés. Ce Polonais lui assura qu’il n’avait eu à se plaindre ni de ses geôliers, qui ne le forçaient pas à travailler et lui permettaient d’écrire une lettre tous les trois mois, ni du régime de la prison, ni de son ordinaire, lequel consistait en trois livres de pain et une demi-livre de viande. Peu de temps après, son sort s’était amélioré, il était devenu commis dans une maison de poste, et il déclarait que si l’empereur lui faisait grâce et l’autorisait à revoir la Pologne, il partirait bien vite, mais qu’il se souciait peu de retourner en Russie, qu’il préférait rester où il était, la surveillance de la police étant moins tracassière en Sibérie que de l’autre côté de l’Oural.

— N’allez pas juger de la Sibérie par ce que vous voyez à Nertschinsk, disait-on derechef à M. Lansdell. Poussez jusqu’à Kara, si vous en avez le courage ; les horreurs que vous y découvrirez vous feront venir la chair de poule. — Et M. Lansdell poussa jusqu’à Kara. Au mois de septembre 1879, la Contemporary Revieio publia un article sur les mines sibériennes, que l’auteur, sur la foi d’un écrivain allemand, M. Robert Lemke, représentait comme de vrais sépulcres souterrains, où étaient ensevelis tout vivans des milliers d’infortunés hâves, livides, vêtus de haillons, quelques-uns nu-pieds ; de hideuses cellules creusées dans le roc leur tenaient lieu de dortoirs ; ils y couchaient sur une paillasse humide, attachés par le cou comme des chiens enragés à une chaîne de fer rivée dans la muraille. Le 15 mai 1881, l’Echo renchérissait sur ces