Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/227

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entreprises qui passent le vulgaire courage. Un diplomate qui, sous l’empire, représentait la France à Washington, m’a raconté que, pendant son séjour dans cette ville, un homme y mourut âgé de cent vingt ans ; depuis quatre vingts ans il fumait de l’opium : les médecins déclarèrent que ce vice avait abrégé ses jours. Si l’Odéon veut vivre seulement jusqu’à cet âge-là, c’est-à-dire vingt années encore, il est temps qu’il renonce à l’opium littéraire, à ce genre spécial de théâtre qui facit dormire ; il n’en a que trop abusé, à diverses reprises, pendant un siècle. Or rien ne paraît plus propre à le réveiller de sa léthargie qu’une pièce de Shakspeare, — et quelle pièce ! — Othello, « le monstre lui-même, » dont le cri, semble-t-il, doit faire dresser tout Paris !

M. de La Rounat s’est donc mis en frais. Depuis quelques années, le Conservatoire, cet édifice où l’on tolère, sous l’administration d’un musicien et parmi de nombreux professeurs de solfège, d’harmonie et de chant, de violon, de violoncelle, de contrebasse, d’orgue et d’improvisation, de composition, de flûte, de hautbois, de clarinette, de cor, de cor chromatique, de basson, de trompette et de trombone, — cet édifice où l’on tolère, dis-je, parmi tous ces professeurs de musique, entre un professeur de maintien et un professeur d’escrime, quelques professeurs de déclamation, — le Conservatoire, depuis quelques années, n’a produit, je ne sais pourquoi, qu’un petit nombre de tragédiens et de comédiens sortables. Encore ces jeunes gens, s’ils ne préfèrent, par un esprit de vertige qui leur fait oublier leurs engagemens, s’avilir dans un théâtre de genre où ils trouvent le succès et la fortune, sont-ils happés au passage par la Comédie-Française, qui les retient dans ses oubliettes. Ainsi, pendant que M. Guitry se fait connaître et vit grassement au Gymnase, M. Garnier, pour ne citer que ce prix de tragédie de l’an passé, languit et se dessèche au Théâtre-Français : en douze mois il a débuté dans le Supplice d’une femme et dans Britannicus ; c’est assez, c’est même trop, car il excite l’envie de ses camarades, et, d’autre part, le public du Théâtre-Français l’a trouvé bien raide et peu formé pour cette illustre scène. Donc, M. de La Rounat, directeur de l’Odéon où doivent se façonner les jeunes artistes pour la Comédie-Française, M. de La Rounat a engagé spécialement pour le rôle d’Othello M. Taillade, qui n’a que cinquante-six ans, s’il paraît davantage. Quand je disais que M. de la Rounat s’était mis en frais ! .. Il a, par surcroît, fait tailler des costumes et peindre des décors dont plusieurs sont beaux et quelques-uns exacts. Vous voyez s’il mérite que son coup de canon soit entendu !

Le sera-t-il pourtant ? Je n’ose croire à ce juste succès ; Othello n’aura pas une longue fortune à l’Odéon. Est-ce la faute des acteurs ? M. Taillade, sans doute, n’est pas l’homme de son rôle. Il n’a pas cette prestance, cet air de force et de gloire, cette carrure d’épaules et cette majesté d’allures qu’on prête au guerrier venu des pays du soleil pour