Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/238

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l’Allemagne n’est pas la France et la France n’est pas l’Allemagne. Les deux nations n’ont ni les mêmes mœurs, ni les mêmes traditions, ni le même génie. En France, il est toujours douteux que trois ans suffisent pour faire de vrais soldats, surtout des soldats des armes spéciales, et l’on n’a pas oublié les combats désespérés que M. Thiers a livrés jusqu’à la dernière heure de sa vie contre ce qu’il considérait comme la plus dangereuse atteinte à la puissance militaire du pays. Trois années fussent-elles suffisantes pour des soldats, il resterait toujours la question des cadres, des sous-officiers, et M. Gambetta lui-même disait encore, ces jours derniers, sans se payer d’illusions, qu’avec le service réduit il y aurait un déficit de quinze mille sous-officiers. On a essayé depuis quelques années de tous les moyens pour retenir ces serviteurs nécessaires, et, si on n’a pas réussi, c’est que ce n’est pas assez sans doute, pour attacher des hommes au drapeau dans une condition modeste, de leur promettre sur leurs vieux jours des places de portiers-consignes et de gardiens de jardins publics. Cela ne suffit pas là où tout se combine de façon à décourager les hommes du dévoûment obscur et à relâcher les liens de la vie militaire. — On veut flatter les préjugés populaires, les instincts d’égalité en supprimant le volontariat représenté comme un privilège, en soumettant indistinctement toute la jeunesse aux trois années de service, — et comme après tout il faut bien tenir compte du budget, M. Gambetta a imaginé ce moyen ingénieux de remettre à un conseil de révision le droit discrétionnaire de prononcer des exemptions en faveur des soutiens de familles nécessiteuses. On croit sans doute populariser ainsi la république ; mais on ne s’aperçoit pas qu’on ne fait que déplacer le privilège, que s’il est juste d’alléger le fardeau pour les familles nécessiteuses, il y a aussi un intérêt social à ne point ravir pendant trois ans la jeunesse lettrée et libérale à toutes les carrières, à ne point atteindre d’un coup peut-être irréparable la vie intellectuelle de la France. Et, de plus, le procédé qu’on propose pour décider des exemptions est certainement le plus équivoque, le plus redoutable. Ce conseil à qui on remettrait un droit si exorbitant serait bientôt suspect de n’être qu’un instrument de parti et de représaille.

Le plus clair en tout cela, c’est qu’on se débat dans une certaine incohérence et qu’avec toutes ces combinaisons vaines ou dangereuses, on tend de plus en plus à s’éloigner des conditions nécessaires des véritables armées pour revenir à quelque chose comme une vaste garde nationale préparée dans les écoles et dans les collèges au maniement des armes. Malheureusement la France a fait la dure expérience de ce que peuvent des armées sans instruction suffisante, sans cohésion, sans esprit militaire. Si, pendant la dernière guerre, malgré le dévoûment et le courage, elle est allée à un certain moment de défaite en défaite, c’est qu’elle avait perdu ses cadres, c’est qu’elle n’avait plus tout ce