Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/258

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remarquables et, entre autres, de Sully et de Turgot, qui furent les deux ministres économistes de la France ; il prit la parole et dit : « Il n’y a de grands hommes que ceux qui ont fondé des religions, Zoroastre, Moïse, Jésus, Mahomet, Luther ; » il s’arrêta comme si un nom qu’il n’osait prononcer eût flotté sur ses lèvres ; personne ne souffla mot ; nous avions compris et complété sa pensée.

Parmi les lettres que j’ai de lui, j’en trouve une dont un passage doit être cité, car il donne sa pensée sur lui-même. Je lui avais probablement écrit dans une de ces heures de marasme nerveux qui ne me furent point épargnées au temps de ma jeunesse ; il me répondit (4 juin 1854) pour me donner d’excellens conseils hygiéniques et me disait en terminant : « Tu me dis : A quoi bon vivre ? Mais qu’est-ce qui t’a donc pris, pauvre ami ? que rêvais-tu donc dans tes plus brillans jours ? Est-ce que tu aurais jamais pensé que tu serais l’ami de Marc, Luc, Matthieu et Jean, les évangélistes ? Allons donc ! Tu croyais tout au plus que tu serais académicien ou que tu enlèverais les sultanes du sultan. Est-ce que tu as jamais rêvé que dans tes jours de souffrance et de larmes le Christ descendrait du haut de ses dix-huit siècles et demi pour te dire par ma bouche : Je t’aime ! » — Je pense que Marc, Luc, Matthieu et Jean étaient Lambert, Fournel, Jourdan et Duveyrier, mais je n’en suis pas certain, car je n’ai jamais osé demander d’explication. Avait-il conscience de cet orgueil qui le poussait à s’élever au rang des dieux ? Je le crois. Un jour que nous nous promenions ensemble, je le questionnai sur la période de la retraite de Ménilmontant, sur l’adoption du costume, sur les séances de la cour d’assises, pendant lesquelles il essayait la puissance de son regard sur les conseillers. Il commençait à me répondre avec bonhomie, comme il faisait toujours, lorsque, s’interrompant, il me dit : « Tais-toi, ma folie va me reprendre. » Que, d’après cela, on ne porte pas sur lui un jugement défavorable ; cela serait injuste, car son âme fut grande. Si un homme a tendu vers la perfection, c’est lui ; il eut son idée fixe, il crut à sa mission et se considéra comme un de ces fondateurs de religion dont il aimait à parler ; mais il était de bonne foi, et nul charlatanisme ne lui est venu en aide. Il a pu se figurer qu’il était Mahomet ou Moïse, mais il n’a pas placé le grain de blé dans son oreille pour avoir l’air d’écouter la colombe et il n’a pas agité la baguette pour découvrir la source dès longtemps reconnue. Ce ne fut pas un simple, non plus ; il savait que la bonne parole ne suffit pas au bonheur des hommes et il voulut les rendre heureux en multipliant les biens qui leur sont chers. Il fut bon et sut compatir aux douleurs d*autrui. Lorsque ma vieille Aimée, qui m’avait reçu à l’heure de ma naissance et ne m’avait jamais quitté, se tua, le 12 avril 1858, en tombant dans un escalier, Enfantin vint aussitôt ; il s’assit près du lit