Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/264

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inappréciable service à l’histoire, ce n’est pas la vaillance qui lui manqua, ce fut un éditeur. Une telle œuvre eût exigé au moins six volumes in-4° sur deux colonnes ; l’entreprise était lourde ; nul libraire ne se sentit le courage de l’accepter, et le docteur Perron y renonça. Ses Femmes arabes, sa légende de Youssouf ben Yacoub auraient dû engager le ministère de l’instruction publique à lui confier quelque grand travail sur les légendes et l’histoire orientales ; il n’en fut rien ; en lui on ne vit pas l’arabisant, on n’aperçut que le docteur, et on l’envoya à Ali3xandrie en qualité de médecin sanitaire. En vérité, un tel homme avait mieux à faire qu’à surveiller les approches de la peste et du choléra. On estima sans doute qu’il avait encore trop de loisirs, on le nomma proviseur d’un collège mixte à Alger. Il y est mort. Je l’ai regretté, car j’avais appris à l’aimer ; mais j’ai surtout regretté que l’on n’ait pas mieux utilisé ses aptitudes et sa puissance de travail.

Ce fut lui qui amena chez moi le docteur Cuny. Docteur ? c’est par courtoisie qu’on lui donnait ce titre au début de nos relations, car alors il n’était qu’officier de santé. Il avait traversé l’armée française en qualité d’aide-major, l’avait quittée pour des causes ignorées et s’était rendu en Égypte, où il s’était marié. Il avait lu les voyages de Mohammed-el-Tounsy et ne rêvait que d’aller au Darfour et au Ouadaï. Il vint à Paris, où il fut reçu docteur sans trop de difficulté, lorsque l’on eut acquis la certitude qu’il n’exercerait la médecine qu’au-delà du tropique du Cancer. Dès qu’il eut son diplôme en poche, il retourna au Caire, obtint une subvention du vice-roi et partit. Lorsque le sultan du Ouadaï apprit qu’un voyageur blanc, ayant grande réputation de médecin, parcourait ses états, il se dit : « Cet homme doit savoir faire des chandelles, » et il envoya un de ses ministres, accompagné d’une escorte pour saisir le pauvre Cuny et l’amener en sa présence. Cuny suivit le ministre. On le surveillait, car on se doutait bien que c’était un sorcier. On le vit prendre la hauteur à l’aide d’un sextant : « Que fais-tu là ? Cet outil te sert à découvrir des trésors. » Cuny protesta de son innocence, mais il recommença le lendemain. Le ministre, qui, pour tout costume, avait une zagaie à la main, hocha la tête avec mécontentement ; ce triangle de cuivre l’inquiétait. Le soir même, en voulant franchir un ravin, il tomba et se brisa la jambe. Il dit au docteur Cuny : « C’est toi qui m’as jeté un sort, » et il le fit empaler. On transporta le ministre jusqu’aux pieds du sultan du Ouadaï, auquel il expliqua comment il avait rempli sa mission ; le sultan dit : « Mais, alors, je n’aurai donc pas de chandelles ! » et il décapita son ministre. Un voyageur français arrivant de Khartoum m’a raconté cette aventure.