Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/268

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être liturgique j’aurais dû. lui faire vis-à-vis et danser la danse de Dag, qui était le dragon à queue de serpent ; mais j’y étais malhabile. Un jour, Gérard en exécutant le pas d’exaltation de Dercéto vers Tanit qui est la lune, se heurta la tête contre l’angle d’une bibliothèque ; cette contusion modéra ses élans de chorégraphie mystique.

Gérard s’appelait en réalité Labrunie et aurait pris le pseudonyme de Nerval, qu’il a rendu célèbre. Il était fou ; sa folie intermittente lui laissait, dans les momens de calme, une véritable originalité et bien du décousu dans l’existence. Lorsque la crise, devenant aiguë, le rendait dangereux aux autres et à lui-même, on le transportait à Passy, dans l’ancienne maison du duc de Penthièvre qui est aujourd’hui une maison de santé dirigée par le docteur Blanche ; Gérard y trouvait une hospitalité prévoyante et les soins d’une amitié qui ne s’est jamais démentie. Ses accès, qui tantôt le déprimaient jusqu’au coma et tantôt le surexcitaient jusqu’à la fureur ne duraient guère plus de six mois ; il en sortait lentement, comme un homme mal éveillé qui est encore sous l’impression du rêve. Bien souvent j’ai été le voir dans l’asile où on lui rendait la raison ; un jour, il me dit : « C’est aimable à vous de venir ; ce pauvre Blanche est fou ; il croit qu’il est à la tête d’une maison de santé et nous faisons semblant d’être des aliénés, pour lui être agréables ; vous allez me remplacer parce qu’il faut que j’aille demain matin à Chantilly épouser Mme de Feuchères. » Mme de Feuchères, on se le rappelle, avait été liée avec le dernier prince de la maison de Condé et surtout avec un jeune peintre que l’on nommait Ladurner et qui partit pour la Russie vers 1831. Une autre fois, et pendant une autre crise, Gérard avait découvert dans le pavillon qu’il habitait un aliéné qui offrait un cas de pathologie mentale très curieux. C’était un absorbé avec impulsion à la pyromanie. Il ne disait jamais un mot, et refusait toute nourriture ; pendant six mois le docteur Blanche l’alimenta à l’aide de la sonde œsophagique. Gérard s’était imaginé que son compagnon était gelé et disait : « Il est comme cela depuis le passage de la Bérésina ; Blanche m’a chargé de le dégeler. » Alors il frottait son nez contre celui de ce malheureux et lui soufflait son haleine chaude au visage. L’aliéné se reculait un peu, faisait : « P’thou ! » mais ne résistait pas. Cela dura, jusqu’au jour où l’absorbé voulut étrangler Gérard, qui renonça à combattre la congélation. Il avait tracé sur une feuille de papier des dessins très compliqués qu’il avait colories avec des sucs de fleurs et auxquels il avait ajouté des notes explicatives. Ce dessin, que je garde précieusement et qui est le plus curieux spécimen d’iconographie démente que je connaisse, ce dessin était destiné à dévoiler et à commenter ses idées cosmogoniques. C’est un mélange de littérature, de magie et de kabbale qui est indéchiffrable. Tout gravite autour d’une femme géante, nimbée de sept