Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/267

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de satisfaire ma curiosité. Je dis alors : Etneïm ou etneïm youbkou kem ? Mahomet resta coi ; j’insistai. Le pauvre guéridon ne savait de quel côté tourner ; je ne voulus pas en avoir le démenti ; trois fois de suite je répétai la phrase ; le guéridon se balança avec accablement et continua à se taire. J’avais dit : « Deux et deux, combien cela fait-il ? ». Mahomet ne put répondre : « Arba (quatre). » J’arrêtai l’expérience. Teyssier du Mottay ne savait comment expliquer cet incident, qui s’était peut-être produit pour me punir de mon incrédulité. Homme de peu de foi, pourquoi doutez-vous ? Quant à lui, sa conviction était absolue, et il donnait ingénument à la table une impulsion qu’il en croyait recevoir. Cette aventure me valut une fâcheuse réputation dans le monde des spirites, où je fus considéré comme un être sans principes, dont la présence paralysait la manifestation des âmes évoquées. J’étais anathème : les adeptes et les tables se taisaient à mon approche.

Gérard de Nerval ne partageait pas les préventions de ces illuminés ; il avait découvert chez moi une ménagère pivotante à trois plateaux superposés, faite sous Louis XVI, et qui avait appartenu à ma grand’mère ; les esprits aimaient ce meuble de salle à manger, ils y logeaient et y prononçaient des discours. La douce folie de Gérard s’en réjouissait et je me gardais bien de n’être pas de son avis. Le personnage qu’il appelait et qui ne manquait jamais d’accourir était Adam ; non pas l’Adam de l’aurore du monde, immaculé, marchant dans le paradis, mais l’Adam prévaricateur, chassé du jardin de délices, tombé sur la montagne de Sérenbid, se désespérant et recevant de Dieu, en guise de consolation, le livre de la kabbale à l’aide duquel Moïse, Josué, Hélie et Jésus ont fait leurs miracles. Or, ce livre est perdu ; Toth hiérogrammate est le dernier qui en ait eu connaissance et c’est pourquoi il est devenu immortel. Il s’agissait de le faire dicter à Adam, qui s’y prêtait avec plus de bon vouloir que de clarté. J’aidais Gérard, que j’aimais beaucoup et dont l’étrangeté pénétrée de démence m’intéressait. Il savait que j’avais un peu étudié la kabbale et me croyait initié. Nous commencions par des objurgations, car il était important que les esprits inférieurs ne vinssent pas troubler les confidences du père des hommes. Gérard de Nerval, tourné vers l’est, dans la direction du pays des Hémiarites, où fut enterré le bâton des patriarches, criait d’une voix lamentable et je répétais après lui : « Va-t’en, Lilith ! laisse nous, Nahéma ! — Non, Molock ! non, tu n’auras pas nos enfans à dévorer ! » Une fois, pour mieux neutraliser le mauvais vouloir des larves et des homoncules, il avait apporté de l’assa fœtida ; Rabelais eût dit : « Ça puait bien comme cinq cents charretées de diables, » et la maison fut empestée. Dans les grandes circonstances, Gérard dansait la danse de Dercéto, qui fut l’Astarté pisciforme ; pour