Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/27

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certes un spectacle qui n’est pas de nature à réjouir les amis de la paix et à donner du crédit aux oracles. Il en est de même pour la plupart des prévisions de Comte en matière de politique courante. Il est difficile de se tromper plus souvent et plus lourdement qu’il ne le fit quand il voulut jouer au prophète, et M. Littré n’a pas manqué d’énumérer ces déconvenues avec une bonne foi qui est son honneur.

À quoi se réduit donc cette sociologie si pleine de magnifiques promesses ? A une théorie du progrès terrestre, du progrès humain. Mais les espérances de ce genre ne sont pas le monopole du positivisme. Turgot, Herder, Kant, Hegel, tous les penseurs modernes les ont conçues, chacun à sa manière, et je doute fort que le positivisme ait éclairci le problème par une série d’assertions semblables à celle-ci, à savoir que le but du progrès est de conformer l’existence sociale de l’homme à la conception positive du monde, que le progrès n’est point dans la dépendance des rois ou des peuples, qu’il se fait malgré eux et sans cesse, par la seule force évolutive de l’histoire, que l’art humain consiste simplement à se mettre d’accord avec cette force, ce qui réduit cette évolution à n’être plus qu’une des formes de l’universelle fatalité. La seule idée claire qui s’en dégage est une conception combinée du progrès et de la nécessité, dont l’effet le plus certain est d’alléger la responsabilité morale des individus et la responsabilité collective des peuples. — La révolution, nous dit-on encore, s’est chargée de la partie négative de cette tâche, c’est-à-dire d’éliminer les croyances et les institutions qui, après avoir joué un rôle utile dans le passé, sont impropres à être incorporées dans l’ordre à venir. Le positivisme est chargé, sur le terrain déblayé, d’organiser la société. — Encore faudrait-il définir cette organisation. « de l’ordre à venir. » C’est ce que M. Littré n’a fait nulle part. Découragé par l’exemple du prodigieux avortement de la Politique positive et de la Synthèse subjective, il ne se risque pas lui-même dans les grandes aventures de l’utopie libre. Il se borne à de vagues formules. Organiser la société suivant la conception positive du monde, il ne sort guère de là. Quand il veut arriver à des précisions, il indique, comme grandes lois sociologiques, le développement ininterrompu des sciences et l’extension toujours croissante de la laïcité dans le monde moderne. Cela suffit-il pour fonder à tout jamais le bonheur de l’humanité ?

Si l’on examinait de près et dans leur ordre chronologique tous les écrits de M. Littré, on pourrait réduire à bien peu de chose son dogmatisme d’école. L’influence que la philosophie positive a exercée sur le développement de son intelligence est profonde, mais peu à peu les dogmes perdirent de leur précision dans son esprit. Le curieux Épilogue qu’il a tracé d’une main défaillante à la fin de