Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/28

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son édition commentée de Conservation, Révolution, Positivisme, peut servir à nous éclairer sur cet état intellectuel qu’on n’a pas assez remarqué jusqu’ici. Dans une lettre adressée à un Américain très lettré, M. Harrisse, Sainte-Beuve avait dit, parlant de M. Littré : « Si quelque chose manque à cette intelligence saine, vigoureuse et même robuste, ce sont les nuances, et ce manque de nuances se fait sentir jusque dans cette foi intellectuelle (qui me fait l’effet, par momens, d’une sorte de superstition et de crédulité) pour un système qui, dans ses lignes générales, ne me paraît pas si nécessairement identifié avec ce cerveau obscur et abstrus, et trop souvent malade, qui s’appelait Auguste Comte. » M. Littré, quand plus tard il connut cette lettre, y répondit en opposant sa situation philosophique à celle de son critique : « Sainte-Beuve se refusait à toute philosophie arrêtée. Il ne voulait être qu’un libre penseur et prétendait conserver une indépendance illimitée en ce grand diocèse qui lui doit sa pittoresque dénomination… C’était ma soumission à des dogmes philosophiques déterminés qu’il blâmait, la traitant de superstition. » Et alors il profite de cette occasion solennelle, presque la dernière, pour faire sa profession de foi philosophique : « N’en déplaise à cet esprit si éminent en tant de choses et si puissant dans la critique, je reconnais le pouvoir des dogmes, et la libre pensée ne me suffit pas. » Soit ; mais en quoi se résume son Credo positiviste ? « La hiérarchie des sciences me convainc ; la sociologie me démontre quelques grandes lois ; et la philosophie qui résulte de cette coordination du savoir humain ne me laisse pas plus aujourd’hui qu’alors la liberté de refuser mon assentiment. » C’est tout.

Relisons ligne par ligne ce programme ; nous y trouvons la célèbre classification des sciences, qui en elle-même n’est pas liée nécessairement au positivisme et peut s’en détacher sans peine [1], surtout si l’on y ajoute, comme le voulait M. Littré, l’économie politique, une théorie cérébrale, une psychologie, une esthétique et une morale. Quoi encore ? Quelques lois de sociologie, mais très

  1. M. Littré est revenu plusieurs fois sur la théorie de la hiérarchie des sciences et de leur coordination, si chère à Auguste Comte. Il l’a exposée et défendue contre ses adversaires, dans son livre sur Auguste Comte et le Positivisme, dans sa Leçon à l’École polytechnique en 1871, dans la préface de la Science au point de vue philosophique. Il se l’est donc fortement appropriée, mais il ne s’en sert, à ma connaissance, qu’une fois, uniquement pour ranger dans un certain ordre les morceaux très divers qui composent ce dernier volume et leur donner une sorte de cohésion apparente et d’enchaînement qu’ils n’auraient pas dans cela. C’est là unes de ces théories qui ont leur intérêt spéculatif, mais qui pour être appliquées à l’évolution historique des sciences demandent bien des correctifs et des atténuations. En tout cas, elle peut être indifféremment acceptée ou rejetée par des philosophes, ou des savans, sans que ces philosophes ou ces savans soient à aucun degré des adeptes de la doctrine positive. Elle n’est donc pas essentielle à cette doctrine.