Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/276

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est expliquée avec une clarté extraordinaire. Dans la folie, surtout dans la folie absorbante qui fut souvent le cas de Gérard, les drames les plus extravagans se nouent, s’enchevêtrent, mêlant le rêve à la réalité, décomposant les sentimens pour en faire des sensations, prenant les idées pour des actes, et arrivent à un degré d’acuité si intense que l’on ne peut comprendre que l’âme ne succombe pas aux émotions qui l’assaillent. Ces drames, dont le malade a seul conscience et que nul n’est assez habile pour deviner, Gérard les a mis en lumière. Tout aliéniste qui voudra connaître les modes de production des phénomènes morbides dont le cerveau des fous est travaillé devra étudier ce livre. C’est une analyse psychologique de premier ordre ; c’est mieux que cela : c’est l’autopsie d’une âme qui ne s’appartient plus, c’est la dissection des fantômes qui la tourmentent, c’est la cristallisation du nuage, la prise de possession de l’insaisissable. J’ai lu plus d’un livre par lequel le mystère de la folie peut être pénétré, les Dialogues de Jean-Jacques Rousseau, les Reliquœ du docteur Charles Lefebvre, ma Loi d’avenir, testament de Claire Desmare, une saint-simonienne qui, en 1832, se tua avec son amant ; mais nul n’est comparable à ce petit volume où la pathologie mentale trouvera des notions précises qui parfois lui font défaut. Ce n’est pas une œuvre d’imagination : c’est l’imagination elle-même qui apparaît et se montre au milieu des troubles où elle perd sa conscience et sa responsabilité.

Gérard n’est pas le seul qui, dans le monde des lettres, soit parti en dérive ; sans parler d’Armand Barthet, l’auteur du Moineau de Lesbie, que Charenton recueillit et que je n’ai pas côtoyé, je me souviens de Paul Deltuf, dont le talent fin, concentré, un peu froid, n’était pas pour plaire à la foule, mais était goûté des délicats. Il était petit, assez triste, avec une figure maigrelette et de jolis yeux noirs dont parfois l’expression était navrante. Il boitait, en semblait humilié et n’essayait même pas de dissimuler sa claudication, qui était excessive. Il avait quelque aisance. Une quinzaine de mille livres de rentes, — disait-on, — lui permettaient de développer ses aptitudes à loisir. Il était ambitieux et rêvait des succès littéraires que son imagination, trop réservée, ne faisait pas prévoir. Il aimait la gloire, mais il aimait aussi l’amour. Le pauvre garçon tomba mal. Il y a d’admirables flacons qui contiennent des poisons subtils : « Rustighello ! tu te garderas de toucher au flacon d’or ! » — Il y toucha. Quel rêve ! rencontrer du même coup une femme qui est un « ange » et un ami intelligent, expert aux choses de la spéculation ; gravir du même pas l’échelle qui mène au septième ciel et l’escalier du temple de Plutus ; être aimé, riche et sur le point de devenir célèbre ! Qu’importe une jambe plus courte que l’autre ? quand on a des ailes, on peut boiter impunément. Au bout de peu de temps, il était