Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/277

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ruiné et mis à la porte. La sirène de l’agiotage avait chanté d’une si douce voix que Paul Deltuf s’était laissé dévorer. Il comprit que l’on s’était moqué de lui, que l’amour n’avait été qu’un appât où il mordit pendant qu’on le dévalisait ; sa colère et sa douleur furent vives. Il se vengea et écrivit les Pigeons de la Bourse ; ce n’est pas un roman, c’est son histoire ; si on levait les masques, on nommerait les personnages. Le choc avait été trop rude pour Deltuf et trop inattendu ; perdre tout à la fois : les illusions et la fortune ; rester seul en face de la pauvreté possible, ne plus trouver en soi que des sentimens lacérés, ne garder que l’amertume du souvenir, mesurer la profondeur de la chausse-trape où l’on s’est précipité avec ardeur, c’est pour ébranler les natures les plus résistantes, et celle de ce malheureux était débile. La vie lui devint insupportable ; il s’imagina que l’on se moquait de lui, sa claudication lui fut odieuse, le bruit de sa canne sur le pavé sonnait en lui comme la perpétuelle ironie du sort. Il voulut forcer le monde à reconnaître sa supériorité et lui prouver que le roman n’ayant été qu’une fantaisie de sa jeunesse, il portait les facultés des historiens ; il écrivit une Histoire de Machiavel que personne ne lut. Son trouble augmenta ; il voulut dévoiler les origines mêmes du moyen âge ; les héros primitifs l’attirèrent ; il dépouilla les textes, et, après tant d’autres, s’ingénia à dresser les statues d’Attila et de Théodoric de Vérone. Sa tête se dérangea tout à fait ; des idées de grandeur l’assaillirent ; parfois il voulait se tuer, il écrivait à ses amis : « Adieu ! je vais mourir ! » Parfois, toute fortune lui était acquise, et il écrivait : « Viens vite, j’ai trois millions à ta disposition. » Il prenait un rasoir pour décapiter des portraits. Il devenait dangereux : on le transporta à Clermont, dans l’asile dirigé par les frères Labitte ; la paralysie générale l’envahissait, il s’affaissa dans la vie végétative et mourut. Est-il devenu fou parce qu’il a été ruiné ? s’est-il ruiné parce qu’il était déjà atteint de la monomanie des richesses et qu’il a demandé à l’agiotage ce que l’on ne doit exiger que du travail ? Je sais bien ce que l’aliénisme répondrait, mais je ne suis pas aliéniste. Je me figure que s’il eût continué sa vie laborieuse, s’il n’eût pas tenté le sort, il eût échappé à la ruine, à la déception, à la folie et à l’internement dans la triste maison où la mort le délivra.

J’avais connu Deltuf par l’entremise de Gustave Flaubert, qui appréciait son talent. Il n’y avait rien de commun ni dans leur façon de concevoir ni dans leur manière d’exécuter ; néanmoins ils s’étaient attachés l’un à l’autre par ces liens mystérieux qui rapprochent souvent les natures les plus disparates. Flaubert s’était enfin décidé à avoir un domicile à Paris, et il avait loué, boulevard du Temple,