Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/33

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d’affirmation et l’absence de négation sont indivisibles, et l’on ne peut arbitrairement répudier l’absence d’affirmation pour s’attacher à l’absence de négation. On ne peut servir deux maîtres à la fois, le relatif et l’absolu. Concevoir une certaine connaissance là ou l’on ne peut mettre rigoureusement que l’inconnu, c’est non pas concilier, mais juxtaposer les incompatibilités. »

Nous touchons là le fond de la philosophie positive, le fond même de la pensée de M. Littré. C’est le programme d’une neutralité obligatoire, aussi formel que possible, sur les causes et les origines du monde. Dans la pratique, M. Littré y est-il fidèle ? Les autres positivistes y sont-ils fidèles plus que lui ? En philosophie d’ailleurs comme en politique, jamais programme de neutralité fut-il scrupuleusement observé ? A moins d’être résolument sceptique, il est bien malaisé de se tenir dans un milieu chimérique et de se conserver longtemps dans un équilibre instable. Ce sont là des situations à peu près impossibles, rêvées souvent, rarement maintenues. Et il arrive presque toujours que, si les neutralités de ce genre penchent d’un côté, c’est plutôt vers la négation que vers l’affirmation. Faut-il s’en étonner ? A prendre les choses dans leur liaison naturelle et l’esprit humain disais sa logique, il n’en peut être autrement. La raison cède, sans bien s’en rendue compte à elle-même, à cet attrait des grands problèmes, d’autant plus irritans qu’ils lui sont défendus, et instinctivement, dans de pareilles circonstances d’esprit, elle incline à les résoudre dans un sens ou dans un autre, dans un sens plutôt que dans un autre, plus volontiers dans le sens de la négation. Car déjà dans l’acte primordial, dans l’acte par lequel on écarte comme inaccessible ce genre de problèmes, il y a un effort hostile par lequel on essaie de dominer et de refouler les instincts métaphysiques ou religieux de l’humanité. En se croyant neutre, on prend parti, cette neutralité ne s’obtenant qu’au prix d’une certaine contrainte exercée par l’esprit sur lui-même [1].

Tel est le cas de M. Littré. Quand il rompt cet équilibre idéal dans lequel il espère en vain se maintenir, ce n’est pas au profit des spiritualistes et des métaphysiciens, c’est à leurs dépens et au profit de leurs adversaires. En faut-il des preuves ? Elles abondent sous la main qui parcourt au hasard les écrits philosophiques de M. Littré. il y aurait quelque puérilité à faire, en pareille matière, une guerre assez misérable de textes ; il faut bien en citer cependant quelques-uns pour mettre hors de toute contestation possible une assertion aussi grave. Voici, par exemple, ce que nous lisons dans les Paroles de philosophie positive : « L’univers nous apparaît

  1. Nous avons déjà touché ce point, qui a son importance, dans le livre intitulé le Matérialisme et la Science, chap. III.