Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/332

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au milieu de l’hésitation de ses amis surpris de sa témérité, un amendement au projet d’adresse portant que la France voulait conserver ses établissemens « sur une terre que sa domination ne quittera plus. » (discours du 15 janvier 1840.)

Sans pousser le gouvernement dans les voies de la politique belliqueuse que lui conseillait la gauche, M. Dufaure ne voulait pas que la volonté de maintenir la paix en Europe semblât un mot d’ordre imposé aux ministres par une volonté supérieure. Il était prêt à reconnaître l’heureuse influence exercée par l’esprit si ferme et si éclairé du roi, mais il redoutait par-dessus tout que le cabinet parût privé de celte indépendance qui, à son gré, pouvait seule inspirer le respect. Son langage sur les affaires d’Espagne, sur les circonstances dans lesquelles l’ébranlement du trône constitutionnel et l’appel pressant de la reine Isabelle pouvaient déterminer une intervention est net sans cesser d’être politique, et lier sans l’ombre d’une provocation.

La politique intérieure le trouvait non moins résolu. Entré dans le cabinet comme représentant du centre gauche, il y tenait par l’autorité de sa parole toujours prête une grande place. Les membres de la gauche groupés soit autour de M. Thiers, soit autour de M. Barrot, avaient vu, non sans déplaisir, leurs chefs exclus de la combinaison. Ils observaient ceux qui semblaient avoir usurpé leur rôle et ne cherchaient pas à rendre facile la tâche du ministère. M. Dufaure ne s’en alarmait pas. Il ne méprisait pas les petites passions par morgue ; il les négligeait par une disposition de sa nature, s’en apercevait à peine et n’aimait pas qu’on les lui fît voir. Aussi n’essayait-il jamais de ramener un homme aigri en exerçant sur lui une action personnelle et directe. Il n’avait de goût pour agir et gouverner que du haut de la tribune. « Ce n’est ni par des sacrifices d’opinion, dit-il un jour, ni par la corruption qu’on peut bien gouverner ; c’est par la sincérité, par la loyauté, par le religieux dévoûment à ses opinions qu’on peut obtenir la considération et la force morale dont il est nécessaire d’être revêtu quand on a l’honneur d’être dépositaire du pouvoir. » (9 janvier 1840.)

Il avait une très haute idée du rôle qu’assumaient les ministres entre la royauté et les chambres. A ses yeux, la fiction constitutionnelle de l’irresponsabilité royale devait être absolue, et il dépendait entièrement des ministres qu’elle fût une réalité. « Nous nous sommes dit, déclarait-il au nom du ministère, que les moyens d’éteindre les passions qui menaçaient la personne du roi, de les étouffer, de les prévenir dans l’intérêt de la constitution autant que de la royauté, c’était d’attirer sur nous tous les dangers qui pouvaient résulter de la responsabilité des affaires que nous allions entreprendre ; nous avons pensé que notre premier devoir était d’être parlementaires,