Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/336

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politique, s’épargner une discussion sur une des lois qui excitaient l’esprit de parti, et qu’il avait pu défendre la cause d’une de nos possessions lointaines, attaquer l’esclavage ou montrer ce que nous devions tirer un jour de la France algérienne, il éprouvait un véritable repos d’esprit.

Malgré son activité laborieuse et les succès qu’il avait remportés à la tribune, M. Dufaure n’avait pas trouvé dans la vie parlementaire tout ce qu’il avait rêvé. Ses lettres peignent plus d’une fois son découragement : la chambre n’est pas en nombre ou est inattentive aux discussions sérieuses ; à part une élite, ses membres ignorent la plupart des questions ; les querelles personnelles, les luttes de parti, les espérances d’ambition parviennent seules à la réveiller de sa torpeur. Ni l’influence croissante de l’orateur, ni les travaux féconds d’un ministère de dix mois n’avaient pu effacer cette impression que laisse après elle une grande déception. Il cherchait à secouer cette mélancolie en multipliant ses travaux ; mais il n’arrivait qu’à surcharger une existence triste et solitaire que l’excès du labeur rendait fiévreuse.

C’est vers cette époque que la Providence lui envoya ce qui fît le charme et l’équilibre de sa vie. En s’unissant à la fille du célèbre orientaliste Jaubert, M. Dufaure rencontrait un esprit d’élite qui semblait fait pour le comprendre et l’aimer. Habituée à l’activité et au mouvement de l’esprit, Mlle Jaubert avait un goût inné pour les travaux de l’intelligence et la passion du dévoûment. Elle était de ces natures supérieures qui savent remplir la vie sans absorber ni détourner un seul jour des travaux féconds. Au contact de cette âme dont la vie devait montrer toute l’élévation, le découragement, la fatigue morale, le dégoût de la lutte, disparurent. M. Dufaure trouvait, en même temps une famille dans laquelle allait se confondre son existence. Ceux qui ont connu M. Jaubert en ont gardé un souvenir que le temps n’a pas effacé. Il avait été témoin d’événemens qu’il racontait avec un charme incomparable. L’expédition d’Égypte, la mission que lui avait donnée Bonaparte alors qu’il rêvait les conquêtes d’Alexandre, son séjour en Perse, ses souvenirs de voyage mêlés aux légendes d’Orient étaient bien faits pour exciter l’imagination de ceux qui aimaient les projets. M. Dufaure, qui avait passé sa vie à faire des plans de voyages sans jamais sortir de France, ne se lassait pas d’interroger son beau-père. Son esprit curieux trouvait une satisfaction profonde à écouter les longs récits d’un homme qui avait autant d’ardeur d’enthousiasme que de goût pour le devoir. C’est sous de tels auspices que s’ouvrirent pour lui les joies d’un intérieur de famille qu’il était fait pour aimer, qui devint le fond même de sa vie, le refuge et le repos de sa pensée, et dont les plus cruelles séparations ne lui ont jamais enlevé l’image.