Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/339

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


de M. Dufaure et de ses amis. Leur clairvoyance les instruit du péril et, en même temps, la modération de leur jugement les écarte des imprudentes campagnes auxquelles se portent les députés de la gauche. Approuvant entièrement les mariages espagnols, mais déplorant à l’intérieur l’aveuglement qui empêchait le gouvernement de voir le flot montant de l’opposition, M. Dufaure prit deux fois la parole dans la discussion de l’adresse. Son langage était plein de tristesse ; il montrait le ministère gouvernant exclusivement pour cette fraction du pays qui avait entrée dans les collèges électoraux, multipliant pour elle les faveurs administratives, et négligeant les avertissemens qui lui venaient de toutes parts.

Dans le débat de l’adresse de 1848, à l’ouverture de la session qui devait être la dernière de la monarchie constitutionnelle, M. Dufaure fit trois discours qui marquent son anxiété croissante. Dans le premier, il adresse des critiques au ministère ; dans le second, il parle au pays pour s’efforcer de calmer l’émotion publique ; dans le troisième, il supplie ses collègues de faire taire leurs passions, de se respecter entre eux, et de calmer à tout prix l’effervescence de leurs esprits.

Cet appel à la concorde, ce cri de paix poussé au milieu des menaces de guerre fut le dernier mot prononcé par M. Dufaure sur la politique au sein de la chambre. En vain essaya-t-il jusqu’à la dernière heure de s’occuper d’affaires au milieu d’une assemblée affolée. Les bruits du dehors parvenaient à ses oreilles avec une force de plus en plus grande. Il avait suivi depuis l’été de 1847 la campagne des banquets avec une désapprobation qu’il n’avait jamais déguisée. Il avait fait pendant six mois les plus grands efforts pour en détourner ses amis. Il avait refusé de présider le banquet de Saintes et de prendre la moindre part aux banquets de Paris. « Nous ne savions pas, dirent plus tard les auteurs des banquets, combien était miné le sol sur lequel nous marchions ! » M. Dufaure sentait ce péril caché, et s’il appelait de ses vœux la chute du ministère, c’était à la suite d’un débat régulier et non sous la pression de la foule ameutée.

Lorsque le banquet du XIIe arrondissement, devenu le rendez-vous du parti révolutionnaire, eut été interdit, la gauche poussa des cris de fureur et les meneurs résolurent de mettre en accusation le cabinet. L’agitation était générale. Les signataires de la proposition allaient de rang en rang chercher des adhésions. L’un d’eux osa s’adresser à M. Dufaure : « C’est dans le cas où le cabinet n’aurait pas interdit le banquet, répliqua-t-il de sa voix la plus rude, qu’il aurait fallu le mettre en accusation. » Il avait été sévère pour les résistances et les ajournemens qui, selon lui, avaient préparé la crise ; mais du jour où les passions populaires étaient soulevées, il