Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/338

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croyons, dit-il, que lorsque un gouvernement a duré treize ans, duré plus que l’empire, duré presque autant que la restauration, nous croyons que ce gouvernement doit examiner sérieusement si le moment des réformes prudentes et modérées n’est point arrivé ; nous croyons que le mérite des bons gouvernemens est de saisir le moment où des réformes modérées doivent être faites pour empêcher d’arriver le moment où l’on exigera des réformes plus radicales et plus dangereuses. La sûreté du gouvernement dépend essentiellement, selon nous, du choix qu’on fera de l’instant où ces réformes pourront être opérées. Je ne dis pas qu’aujourd’hui, immédiatement, on peut faire ces réformes, mais je dis que ces réformes doivent être dès aujourd’hui annoncées et mises à l’étude. » (1er mars 1843. )

La sévérité de ce langage fit une impression profonde. On s’écria sur les bancs ministériels que M. Dufaure s’alliait à la gauche. Il n’en fut rien, et les sessions suivantes virent le député de Saintes s’attacher avec le même soin à marquer sa ligne et à s’écarter de M. Barrot. Telle était sa crainte de paraître asservi qu’il combattit ouvertement des amendemens ou des propositions de M. Vivien, afin de montrer qu’en face de sa conscience il ne subissait pas plus la pression des partis que le joug de l’amitié.

M. Dufaure ne s’agitait pas pour rallier autour de lui des collègues ; il ne cherchait pas à former un parti ; il était surtout heureux des adhésions qu’inspirait un souci désintéressé du bien public. A ce titre, il en était peu qui lui eussent inspiré plus de joie que celle de M. de Tocqueville. Dès son entrée à la chambre, le jeune et illustre écrivain s’était senti attiré vers ce député étranger aux intrigues, critiquant les actes sans blesser les hommes, et voulant de si bonne foi raffermissement dans sa patrie des institutions libres. Il avait trouvé auprès de lui M. Lanjuinais, sorti de la magistrature pour apporter dans les assemblées le poids de sa parole précise et honnête, M. de Corcelles, qui alliait au libéralisme le plus sincère des convictions religieuses dont nul ne songeait alors à faire à un homme politique un grief. C’est au milieu de cette atmosphère d’idées élevées, d’ambitions viriles et pures, de défiances vis-à-vis du pouvoir et de dévoûment profond envers le pays, dont chacun d’eux rêvait d’assurer la grandeur par ses écrits, ses paroles ou ses actes, que M. Dufaure vécut de 1842 à 1847. Ne sachant où classer ces députés, ne pouvant les ranger ni avec les conservateurs ni avec les opposans, les contemporains prirent l’habitude de les désigner sous le nom de tiers parti ou de libéraux indépendans. Les amis du ministère déploraient le rôle de ce groupe. Que de fois depuis ils ont dû regretter qu’il n’ait pas été plus nombreux ! La France eût conservé des institutions libres !

C’est en 1847 qu’il est surtout intéressant d’observer la conduite