Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/361

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précéder l’ombre du feu roi par une escorte de valets et de pages portant flambeaux ? Ainsi l’ordonne la poétique, ainsi l’exige la pompe symphonique et décorative de l’Opéra, et vous voulez que nous autres, shakspeariens invétérés, nous n’enragions pas à voir profaner de la sorte des chefs-d’œuvre dont la substance nous a nourris depuis l’enfance ? — Cela dit, il ne m’en coûte rien de reconnaître que, musicalement, cette scène de l’esplanade est un morceau très fort où se concentrent et s’entre-choquent toutes les curiosités, toutes les audaces de l’art moderne : lignes de Wagner furtivement parcourues pendant les intervalles de travail, souvenirs du Vampire de Lindpaitner, rappels de la Neuvième symphonie, — l’intérêt spécial ne vous quitte pas, mais l’idée shakspearienne s’en est allée en flûte. Que fait-on de l’adjuration du fantôme disparu, de ce cri suprême sortant des entrailles de la terre : « Jurez sur l’épée ! » De cette voix du châtiment, de cette récidive terrible dans les ténèbres, pas une trace, vous l’attendez, vous dressez l’oreille, pas un mot ; à la place d’un pareil trait de situation, une phrase pour baryton, une invocation au soleil, à l’amour, à la gloire terminant l’acte. Quand la musique n’apporte pas au drame une aide efficace, un surcroît, mieux lui sied de garder la chambre, et Stendhal avait grandement raison de ne vouloir comme sujets d’opéras que des thèmes originaux ou des pièces ’empruntées au répertoire du boulevard. Quelle meilleure preuve de cette vérité que la scène dont je parle ! La symphonie est magnifique, et l’action, au lieu d’en profiter, y trouve son abaissement ; et vous, qui ne pouvez cependant, en présence d’Hamlet, oublier Shakspeare, vous qui vous souvenez de l’effet de cette scène à la lecture, au théâtre, vous la guettez, vous la cherchez, et, ne la trouvant pas, vous reniez des beautés dont partout ailleurs l’éclat s’imposerait à votre estime.


III

Avec Françoise de Rimini, le péril n’en était peut-être pas moindre, mais il devait également tenter M. Ambroise Thomas. Le voyez-vous dans cette chasse aux fantômes qu’il poursuit implacablement, — Psyché, Mignon, l’Ombre du feu roi, — s’arrêter au bord du nouveau gouffre, s’y plonger, s’y perdre du regard :

Questo giorno non vi più leggemmo avanti.

Vous me direz qu’une réticence psychologique ne fait pas un opéra. Non sans doute, mais pour un musicien de nos jours, pour un penseur, que d’élémens d’inspiration, quelle fin de récit qu’un tel vers ! Voltaire admettait qu’il y avait dans la Divine Comédie « une