Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/371

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à l’entrée de Dante ? Je ne l’ai pas compté, mais je sais que pendant ce long silence de la scène où l’orchestre seul a la parole, l’effet est surprenant. Virgile paraît et le dialogue qui s’engage alors sur un ton digne des deux héros se termine par une phrase que Gluck ne désavouerait pas. Tout cela grandiose, d’une majesté fière quoique procédant par juxtaposition des motifs plutôt que par tableau symphonique et d’un fantastique classique s’inspirant de l’acte des enfers dans Orphée. En voyant de pareilles beautés n’émouvoir dans la salle que les artistes et les connaisseurs, on serait d’abord tenté d’invectiver le gros du public qui déjà semble languir et ne se réveillera que plus tard ; mais à mesure qu’on y réfléchit on devient moins sévère, et vous finissez par donner raison à ce tout le monde qui décidément a plus d’esprit que Voltaire. Nous autres, gens d’étude, notre amour pour la pensée nous entraîne, nous nous imaginons que toutes ces belles choses qui nous passionnent doivent également enflammer la foule, et de ce que nous avons très légitimement lié commerce avec Virgile et Dante, nous voulons à toute force les mettre en opéra. Erreur immense, dont jadis Berlioz avec ses Troyens subit la peine et qui porte préjudice aux endroits les plus remarquables de la nouvelle partition. Virgile et Dante sont des dieux, honorons-les, adorons-les, mais ne forçons point le public d’un théâtre où l’on chante à lire avec nous l’Enéide ou la Divine Comédie. Qui voulez-vous qui s’intéresse dans cette salle aux rêveries philosophiques du lacrymœ rerum et de l’omnis beatitudo nostra ! Passe encore pour l’anecdote de Françoise de Rimini si vous aviez eu sous la main un librettiste comme Scribe pour en tirer des personnages et des situations, mais ce Virgile joué en travesti, ce Dante qui prend les animaux symboliques pour de vrais tigres et de vrais lions, ces Trônes et ces Dominations qui surplombent, cette Béatrice à la cantonade avec son nimbe d’or et son lys de feu, ces nuages inventés pour rendre un peu plus inintelligible une action qui se déroule dans la confusion et dans les non-sens ; à quoi pensiez-vous d’aller supposer que le public de l’Opéra, le monde des premières, s’intéresserait à votre fantasmagorie ? Votre pièce n’est pas une pièce, c’est une vision, quelque chose d’indécis, de flottant comme un spectacle d’ombres chinoises, les ombres chinoises des Séraphins ! Tout le monde y montre la lanterne magique ; dans le prologue, c’est Virgile qui tient la baguette, et dans les actes suivans, c’est le page Ascanio, un bien gracieux interprète du reste et que le musicien a comblé de ses trésors. On n’imagine pas un plus utile et plus aimable récitant ; il vous explique les allées et venues, vous raconte qui vit et qui meurt ; il a le gosier plein de raretés délicieuses qu’il déploie tantôt pour son propre compte, tantôt pour celui des autres comme dans l’épisode du ballet qu’il expose et