Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/40

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absolu possible ; les expériences répétées, les vérifications toujours possibles, la précision du calcul empêchent, pratiquement au moins, le doute dans l’ordre des faits physiques et sensibles. Ce nouveau scepticisme, conforme aux instincts scientifiques aussi bien qu’à certaines préventions de notre âge, n’est donc un scepticisme qu’à l’égard des objets métaphysiques ; pour tout le reste c’est un dogmatisme étroit ; il croit aux faits physiques et à la relation constante des faits ; il croit aussi, sans nettement la définir, à la nature, à sa nécessité et à son éternité.

A tous ces titres, une partie de cette génération a cru reconnaître son image dans la philosophie positive et lui a donné d’emblée sa confiance.

Une autre raison s’ajoute à celles que nous venons d’indiquer ; elle se tire des circonstances politiques et sociales où nous sommes engagés, et particulièrement de la lutte toujours plus vive et plus aiguë entre l’état laïque et les croyances théologiques. M. Littré avait bien senti les avantages que cette polémique ardente devait donner à la doctrine qu’il représentait ; il comprenait à merveille que la société laïque, obligée d’opposer un dogme à un autre, n’hésiterait pas à prendre la doctrine positive pour l’opposer soit aux théologies que cette doctrine détruit radicalement, soit aux diverses métaphysiques qui, en maintenant l’absolu, laissaient le retour ouvert aux conceptions religieuses et devaient être suspectes pour le gros du public, de connivence avec « l’ennemi commun. » Il n’a pas dû être surpris de la prédilection que certains partis et quelques hommes politiques devaient marquer, dans des occasions solennelles, en faveur d’Auguste Comte, et de la tendance qu’ils ont à faire de ce nom un symbole et un drapeau, oubliant que le célèbre chef de l’école n’était rien moins qu’un homme de liberté et qu’il n’avait aspiré toute sa vie qu’à établir sous des formes diverses la dictature spirituelle dont il s’était investi lui-même dans un rêve ardent et tenace. — Nous avons vu, dans un précédent article, avec quel sentiment élevé de justice M. Littré repoussait, dans la lutte engagée, toute intervention de la loi préventive, tout appel à la violence. Mais il n’en était pas moins fier des progrès « du moderne état laïque ; » il les opposait à la décroissance continue « de l’ancien état théologique. » Il faudra, disait-il, dans une page qui est un cri de triomphe, que nos adversaires soient bien habiles, plus habiles qu’ils n’ont été, pour retenir ou conquérir l’immense terrain qu’ils ont perdu, alors que toutes les positions étaient entre leurs mains. L’incrédulité qui a pénétré dans tous les rangs de la société, aussi bien en haut qu’en bas, et peut-être même, aujourd’hui du moins, plus en bas qu’en haut, a mis hors de l’église, et si je puis ainsi parler, sur le pavé spirituel un grand nombre de personnes qui n’ont