Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/417

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taquineries et aux ravaudages de la maison Rinucci. Une semaine après, la vie me parut si insupportable que je trouvai la force d’acheter mon premier code et de déclarer à mon oncle que je voulais m’en aller. Mon oncle resta muet de stupeur. Ma tante essaya de parlementer : « Vivre seule, une jeune fille ! Et le monde ? » Je répondis que la loi le permettait, et que la loi avait ses raisons. — « Mais l’esprit de la loi ? .. » dit mon oncle. Je répondis que je m’en tenais à la lettre. Ce fut alors que M. Léonard, pour arranger les choses, me demanda ma main. Je les lui donnai toutes les deux en riant, il les prit en riant, et nous nous mariâmes en riant. Ce fut un véritable enfantillage. J’étais allée à l’autel comme on va à la campagne, avec la certitude que je m’ennuierais un peu, mais heureuse de la liberté qui m’attendait, des horizons nouveaux qui m’étaient promis ; puis maîtresse de maison, quelle puissance ! Hélas ! on revient de la campagne, mais du mariage, non. Je n’y pensais guère, et si j’y pensais en courant, je faisais à part moi un raisonnement boiteux qui concluait ainsi : C’est à Léonard de me rendre heureuse. Comment il s’y est pris ? tu vas le voir. »

La confidence continue. D’abord le voyage de noces fut assez heureux, mais, au retour, l’ancien Léonard reparut plus désœuvré que devant, plus frivole : rien au dedans, sinon le contentement de soi. Il reprit sa vie de garçon, passa la moitié de sa journée au café, l’autre au cercle. En face de cet être ennuyé, la jeune femme, Erneste, devint ennuyeuse. Elle résista longtemps, puis se rendit à l’évidence : elle le trouva fade, bientôt insipide, et finalement odieux. Elle ne put s’empêcher de le lui faire comprendre, une explication devint nécessaire : — « Ecoute, lui dit-elle, je mène une vie que je ne peux plus, que je ne veux plus supporter. La loi admet la séparation pour incompatibilité d’humeur, et nos humeurs sont incompatibles. » Sur quoi elle lui montra un second exemplaire du code qu’elle venait d’acheter. Il se mit à rire. — « Pour Dieu, s’écria-t-il, tu dis que nos humeurs ont incompatibles ? Pour ma part, je suis disposé à compatir à tes idées romanesques, spiritistes, philosophiques, sentimentales ; tâche aussi de compatir aux miennes et nous vivrons comme Philémon et Baucis. » Erneste alors s’échauffant, Léonard reprit son sourire imperturbable : « Tu feras ce que tu voudras, es-tu contente ? Mais pas de scandale, pas de code, pas de tribunaux ; si tu ne veux pas vivre avec moi, tu vivras seule ; Penses-y cette nuit. » Et il courut au café, puis an cercle. Le lendemain, il consulta son médecin, pendant qu’Erneste écoutait l’aube et les oiseaux du jardin, notamment un étourneau qu’elle croyait comprendre. Le médecin fut chargé de négocier la rupture amiable, et il resta convenu que Léonard vivrait à Milan quand Erneste irait à la campagne, et qu’il