Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/425

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m’écriai-je ; puisqu’il n’existait pas même en rêve, comment pouvais-je l’aimer ? — C’est ce que je pensais aussi : comment fait-il de s’attacher si fort à un nouveau-né futur qui ne veut pas naître, par l’unique raison qu’en naissant il serait son fils ? Et pourtant je te regardais à la dérobée, je te voyais pensif, et je me disais à part moi : Il n’est pas tranquille. » Pauvre Évangéline ! elle m’aimait bien.

« Elle aimait aussi l’ordre et quelque chose de plus, la symétrie : l’ordre n’est qu’une habitude, la symétrie est un sentiment. Et elle l’obtenait, bien que nous fussions plus pauvres l’un que l’autre. Je lui dis un jour : a Regarde un peu ces six chaises si bien rangées : deux au bout de la table, quatre se faisant vis-à-vis contre les murs. N’ont-elles pas l’air d’avoir une intention et d’obéir à une intelligence muette ? Bouges-en une, et l’intelligence s’en ira, les chaises redeviendront simples chaises. Passe encore si elles étaient en bois précieux et recouvertes en damas ! Mais ce n’est que du noyer et de la paille ! » Évangéline riait parce qu’elle était contente, et je continuai : « Si ce gamin qui devrait être au monde se décidait à arriver, sais-tu la belle prouesse qu’il apprendrait avec le temps ? Il apprendrait à bouleverser la symétrie, à la chasser de la maison. — Tu y penses encore ? fit-elle avec cette petite moue qui lui va si bien. — Non, non, m’écriai-je, au contraire… » Je l’avoue à ma honte : non-seulement je ne désirais rien, mais il me semblait qu’un fils me causerait plus d’ennui que de plaisir. Que faire d’un héritier quand l’héritage est encore dans les brumes ? Les cliens ne venaient pas, nous vivions de lésine et tous les jours nous offensions Dieu dans son dernier commandement qui prescrit de ne rien convoiter. « Les enfans, disais-je en philosophe, viennent, tout nus et pleins d’appétit. — Un fils, ajoutait-elle, serait peut-être une belle chose, mais il faudrait ne plus aller au théâtre ni au café. — Quant à cela, répondais-je, il suffirait de ne plus fumer… C’est un sacrifice, mais je le ferais pour mon enfant ! .. » J’y pensais chaque fois que j’allumais un cigare et je me trouvais héroïque. Nous avions pris l’habitude de dîner chez le traiteur, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, pour varier nos plaisirs. « La bonne chose ! disait ma femme ingénument. Je ne m’ennuie pas à faire le marché, je ne me fâche pas parce que la bonne a payé trop cher les primeurs ; je n’ai pas l’angoisse de souffler sur un fourneau qui ne s’allume pas quand j’ai faim ; la nappe est mise à toute heure du jour ; l’hiver, on va dans une belle salle où danseraient nos quatre petites chambres, on choisit une petite table à côté d’une fenêtre pour voir la rue et les passans ; l’été, on est au frais dans le jardin, et il suffit de frapper son verre avec son couteau pour avoir tout ce qu’on veut, comme