Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/430

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


à bavarder avec ma fille et probablement aussi à recueillir les reliefs de table ; je fais chaque jour cette amère réflexion quand je vois entrer la vieille un peu embarrassée, les yeux en l’air et les mains dans ses poches et qu’elle me dit : « J’ai fini, commandez-vous quelque chose ? Puis-je m’en aller ? » Je ne commande rien et Anne-Marie s’en va, sortant de sa poche une main, puis l’autre ; en traversant la cour, elle gambade allègrement, parfois même elle se sauve au galop.

« Mes habitudes d’aujourd’hui sont celles d’il y a trente ans ; je m’habille au petit jour, ayant remarqué qu’avec le temps les gens matineux arrivent toujours à voir leur lit fait par ceux qui se lèvent tard. J’ouvre ma fenêtre, et comme, à cette irruption du jour dans la chambre, ma pauvre femme, hélas ! ne se frotte plus les yeux, un peu ensommeillée, un peu gémissante, mais heureuse au fond, j’allume de mes propres mains la cafetière à esprit-de-vin, qui est toujours restée sur la table de nuit entre les deux lits… Le café bu, j’abandonne le marc à la vieille Anne-Marie, qui le jette par la fenêtre, à ce qu’elle dit ; je sais bien qu’elle l’utilise pour sa propre consommation, mais je me laisse tromper de bonne grâce, n’ignorant pas combien la reconnaissance est une lourde charge au cœur de l’homme civilisé.

« Pendant qu’Anne-Marie fait son service, je vais me promener et je rencontre un de mes vieux amis, philosophe d’instinct et mendiant de profession. « Bonjour ! » me dit-il. Je lui réponds : « Bonjour ! » et je passe mon chemin ; mais quelquefois je m’arrête à causer avec lui. Je ne lui ai jamais donné un sou et je ne lui donnerai jamais un liard, non par avarice, mais par principe. Il le sait et ne m’en veut pas. Quelquefois je m’assieds sur un banc, il s’adosse à un marronnier et je l’interroge : « Avez-vous beaucoup gagné aujourd’hui ? — Hélas ! les temps sont durs et les hommes ne croient plus à l’enfer. — Mais les femmes ? — Les femmes, répond-il avec un petit rire malin, font quelque chose pour sauver leur âme. — Mais la charité, mais le cœur ? .. » Il m’explique alors sa théorie, fruit mûr de trente années de pratique. La charité, selon lui, n’est qu’une secrète terreur de la misère : « Supprimez, me dit-il, la superstition, et tout le monde fera comme vous, ne me donnera plus un liard. — C’est un pénible métier que le vôtre, lui dis-je un jour. — Il l’était au commencement, maintenant il ne l’est plus. » Quand, jeune encore et sans expérience, il courait partout comme un possédé, boitant peut-être plus que ce n’était nécessaire ; quand il se collait à un mur et perdait le souffle à crier aux passans sa détresse, alors, oui, le métier était dur. Mais, petit à petit, il avait appris à boiter avec méthode ; il jugeait sa clientèle au visage et à l’allure ;