Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/432

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faudra que j’en achète. » Cela se répète tous les jours ; il sait bien cependant que je me suis imposé pour règle de n’acheter qu’un cigare avant dîner. Quand le professeur Jérôme a de quoi fumer, il commence à mordre, son cigare d’abord, puis le prochain : ses collègues en premier lieu, puis les auteurs, puis le public. — Le public ? Quel public ? En Italie, il n’y a pas de public. Quand il m’ennuie trop, j’écoute les grillons et ma journée est finie.

« Mes tribulations datent du jour où mourut Faustine : c’était ma femme depuis quatorze ans. Elle était descendue jusqu’au fond de mon cœur, m’appréciait dignement, compatissait à mes faiblesses. Entre elle et moi, la parole était devenue presque inutile : elle accourait à mon regard, comprenant ce que je voulais. Elle était arrivée à se lever souvent avant moi, et sans ouvrir les volets, s’habillait à tâtons, marchait sur la pointe des pieds pour ne pas troubler un repos dont je devais avoir tant besoin, disait-elle. Je ne la contrariais point, parce qu’il est doux de s’abandonner sans résistance aux attentions des gens, et quand ces gens sont faibles et délicats, ce n’est pas doux seulement, c’est méritoire. La nature caressante de Faustine était constante, la mienne aussi. C’était le bon temps. Dans les derniers mois qu’elle fut au monde, elle était d’humeur triste et se cachait souvent pour pleurer à l’aise ; en ma présence, toutefois, elle souriait toujours, quelquefois même elle riait. Un matin, elle me fit venir à son chevet pour m’annoncer qu’elle ne se lèverait pas ce jour-là, ni jamais plus ; elle m’en demandait pardon, comme si c’était sa faute.

« Comment feras-tu ? dit-elle. — Comment je ferai ? répondis-je ; voici comment je ferai. » Et j’allumai la cafetière. « Bravo ! » me dit-elle mélancoliquement. Et je lui recommandai de ne pas se mettre en peine, de penser seulement à guérir vite pour me tirer d’embarras. « Comme tu es bon ! » murmura-t-elle. Elle le dit positivement. La nuit, ces quatre mots sonnent encore dans l’air enfermé de ma chambre. Je les entends avec plaisir parce qu’ils ne mentent pas ; bien que les hommes et la destinée aient tout fait pour me gâter, je suis bon. Faustine mourut en me recommandant de ne pas me laisser abattre par le chagrin, de ne point tomber malade, de vivre pour le bonheur de ma petite fille, qui avait alors douze ans. Les dernières volontés de ma pauvre femme me furent sacrées ; je fis tout ce qu’elle avait désiré ; je résistai au chagrin, je ne tombai pas malade et je vécus. Ma nouvelle vie commença quasi-monastique : voilà quinze ans que je la supporte bravement. Séraphine était un grave embarras pour un homme seul ; il fallait la mettre en pension, et j’obtins pour elle une demi-bourse dans une école de mon pays, à Bergame. Elle partit en pleurant. « Pense à ta