Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/433

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mère, lui dis-je, elle ne pleurait jamais, elle traversa la vie avec un sourire ; souris comme elle à ton pète abandonné. » Séraphine, à ces mots, pleura de plus belle. Je fus forcé de la laisser dans les bras de la directrice pour ne pas manquer le train de midi ; je comptais lui écrire de Milan, mais elle me prévint, et quatre jours après je trouvai à l’école une lettre de sa main, quatre pages baignées de larmes. Cette lettre, qui m’arrivait en retard de trois jours parce qu’elle était adressée à M. Abbate (l’abbé), professeur Marc-Antoine, me donna fort à penser : j’y notai une précoce abondance de phrases et de romantisme. Ma fille, si timide, si réservée, si respectueuse, trouvait dans l’absence un répertoire tout nouveau pour elle de tendresses littéraires adressées à son auteur. Elle aussi, comme sa pauvre mère, me disait : « Tu es bon, tu as l’âme généreuse » et autres choses semblables. Le cas me parut grave, et je lui écrivis de prendre garde à ses lectures, d’éviter la rhétorique et le pathos. La manie épistolaire de ma fille était telle qu’il devint nécessaire de l’enrayer, ne fût-ce que pour économiser les timbres-poste. Je retardai mes réponses et j’attendis les congés de Pâques pour lui parler cœur à cœur. Je lui avais promis étourdiment d’aller la chercher à son pensionnat ; après mûre réflexion, je m’avisai que je ne pouvais la recevoir chez moi sans me déranger beaucoup, je ne voulais pourtant pas lui dire non tout net, ce qui eût paru dur à cette petite tête pleine de phrases ; il m’eût plu seulement qu’elle-même, quoique enfant encore, comprît quel embarras elle devait apporter dans ma maison. Elle n’y comprit rien, et, dans son égoïsme de petite fille, elle voulut à tout prix que je quittasse mes occupations pour penser à faire une valise et que j’allasse jusqu’à la gare, jusqu’à Bergame, pour la chercher. En me voyant, elle battit des mains et me sauta au cou comme me l’avait promis sa littérature, puis elle se calma d’une façon tout à fait inattendue : à la maison, tout le long des vacances, elle réussit à me tromper entièrement ; on eût dit la personne la plus raisonnable de la création. Je craignais qu’elle ne s’ennuyât près de moi, car je ne m’étais jamais exercé à divertir les petites filles ; quant à ma bibliothèque, il n’y avait qu’un livre pour elle, les Fiancés de Manzoni. Elle se mit aie relire par désespoir, mais dès qu’arrivait Anne-Marie, Manzoni était oublié sur un meuble, et Séraphine, avec des sauts de joie, courait faire les lits. Mon cœur de père en fut touché ; je ne cachai pas mon approbation à la petite.

« Vois-tu, lui dis-je, la lecture est une bonne chose, mais il faut faire son choix et savoir lire, sans quoi tous les livres sont dangereux. A côté des facultés intellectuelles, les jeunes filles doivent… de bonne heure… cultiver… le développement de ces autres