Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/436

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sans ouvrage domicilié dans la galerie Victor-Emmanuel. Ce monsieur avait vu ma fille et ma fille l’avait vu, et je n’y avais vu goutte. Il nous avait suivis jusqu’à notre porte et se promenait depuis lors sous nos fenêtres ; je ne pouvais sortir sans l’avoir dans mes jambes ; un jour même il eut l’audace de me sourire et de me saluer. J’espérai d’abord que ma fille entendrait raison : chimère ! Elle époussetait toujours avec acharnement, mais se mit à chanter des romances, moi qui n’en ai jamais chanté ! Et elle pleurait plus que d’habitude. Je craignais que l’intrigant n’eût écrit et qu’elle n’eût répondu, je la savais fort épistolière. Ayant donc confessé la vieille Anne-Marie, j’appris qu’un petit commissionnaire, toujours le même, était venu deux ou trois fois. J’entrai chez ma fille.

« Elle était debout devant son lit, les yeux enflés et rougis ; on voyait encore sur le coussin l’empreinte de son visage et la trace de ses larmes. « Ne suis-je pas ton père ? lui dis-je sans me fâcher. Est-ce que je ne vis pas pour ton bonheur ? N’as-tu pas promis de me regarder comme ton meilleur ami ? — O père ! mon père ! » s’écria-t-elle en tendant les bras vers moi sans bouger. Je vis dans l’œil de Séraphine une espérance déraisonnable. Les espérances déraisonnables, tout comme les autres, brillent dans l’œil. Je repris aussitôt : « Est-il bien possible que ma fille se soit oubliée au point de recevoir les lettres d’un jeune homme et d’y répondre ? » Elle baissa la tête, elle ne niait rien. « Sais-tu au moins qui est cet étranger que tu as ramassé dans la rue pour le mettre entre ton père et toi ? Sais-tu que c’est un comédien, pis encore, un chanteur, un ténor léger peut-être, qui, hier encore, faisait le perruquier ou le boucher et paradera demain sur un théâtre de province ? » Séraphine secouait la tête, mais ne répondait pas : « Où sont les lettres qu’il t’a écrites ? » Je n’espérais pas qu’elle me remît ces papiers : elle le fit pourtant en les tirant de son corsage ; cet acte romantique, mais loyal, me coupa la parole, et, détournant la tête pour ne pas voir le regard suppliant de la pleureuse, je sortis tranquillement comme j’étais entré.

« J’allai m’enfermer dans ma chambre. Il y avait trois lettres : dans la première, Iginio Curti se demandait à lui-même s’il avait eu le bonheur d’être aperçu par ma fille ; dans la troisième, il demandait à elle si elle se laisserait épouser. Elle n’avait répondu par écrit qu’à cette dernière ; je compris qu’aux deux autres elle n’avait tâché de répondre que par la langueur des yeux, quand elle se promenait avec moi dans la galerie et que je buvais ingénument la bière de Vienne au café Gnocchi ; c’est précisément alors qu’elle trahissait la confiance de son père. Il résultait aussi de ces lettres qu’Iginio Curti n’était ni ténor, ni baiyton, mais basse-taille et qu’il jouait les