Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/435

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Démétrius Poliorcète, elle devenait toute rouge et, après un effort désespéré pour me répondre, elle avouait qu’elle n’en savait rien. « Elle ne sait rien, absolument rien ! » pensai-je avec désespoir. Absolument rien si ce n’est les quatre règles, le système décimal et les fractions. Que faire ? En lui mettant en main de bons livres, en lui imposant des conditions claires et strictes, peut-être était-il encore possible de combiner mes désirs avec mes devoirs paternels et de la rendre heureuse ? qui sait ? Je la regardais et je ne lui disais rien. Ainsi regardée, Séraphine s’évadait, craignant quelque nouveau piège historique ou géographique. Resté seul, je pensais aux choses que les jeunes personnes doivent savoir et je trouvais que, tous comptes faits, il n’y en a guère ; il y en a beaucoup plus qu’elles doivent ignorer. Quelqu’un me dit un jour : « Les filles en savent toujours trop pour un mari avisé. » Je répétai à part moi, avec une petite variante : « Les filles en savent toujours assez pour un père indulgent. » J’annonçai donc ma résolution à Séraphine ; elle était montée sur une chaise pour nettoyer le cadre d’un tableau et tomba dans mes bras en me serrant si fort que j’eus peine à me dégager de son étreinte. « Seulement, lui dis-je, tu apprendras l’histoire, la géographie, le français… » Elle promit tout. « Et mets-toi bien dans l’esprit, ajoutai-je, que, si je fais ce sacrifice, je le fais pour ta mère, à qui j’ai promis de te rendre heureuse ; tu prendras sa place à la maison. Le promets-tu ? » Elle fondit en larmes. « Tu dois aussi me promettre que tu ne pleureras plus si fréquemment ; ton père travaille à ton bonheur et tu le récompenserais mal de ses peines en lui montrant des larmes quand il rentre le soir chez lui. » Alors elle essuya ses yeux et se mit à rire.

« Là-dessus coururent dix années de paix et de joie. Ma fille grandissait, devenait jolie, ressemblait à sa mère ; je pensais avoir retrouvé ce temps de ma vie où, nouveau professeur et nouveau marié, j’étais également content de ma femme et de ma chaire. Plus tard, ma femme était devenue sombre, malade, ma philosophie aussi ; plus tard enfin, ce fut le tour de ma fille. L’accident lui arriva tout à coup, un beau soir de mai, pendant qu’elle traversait à côté de moi la galerie Victor-Emmanuel. Elle reçut alors quelque chose comme un coup de soleil à l’ombre. Quand elle m’avoua la chose en pleurant, je n’en pus croire mes oreilles et je la priai de répéter son aveu ; elle pleura plus fort et se sauva dans sa chambre. Je restai là les bras croisés à regarder sur le carreau mon hochet brisé. Séraphine avait donc le cœur pris à dix-neuf ans à peine ! Elle songeait déjà, la malheureuse, à quitter son père, et pour qui ? Pour un petit jeune homme qu’elle ne connaissait pas : moustache en pointe, lorgnon sur l’œil, brun, court et gras, — peut-être un ténor ou un baryton