Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/440

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aurait mis en colère un saint. — « Et je jure, moi, repris-je, toujours solennellement, que si tu épouses cet homme contre mon gré, tu cesseras à jamais d’être ma fille ! — Ne le jure pas, ne le jure pas ! » murmurait-elle. Je fis un mouvement pour sortir ; elle se traîna derrière moi jusqu’à la porte : « Père, ne le jure pas ! .. »

« J’ai souvent pensé à ce mélange insensé de pleurnicherie et d’obstination dont ma fille était faite ; elle m’adorait, je n’en doutais pas, mais elle avait promis d’être à ce bouffe, et, parce qu’elle l’avait promis, il fallait que cela fût. Elle m’aurait tué en pleurant, après quoi elle serait morte de chagrin, mais elle n’aurait pas manqué à sa parole. Je les connais ces âmes molles, toujours vaincues, toujours invincibles ; leur faiblesse même les pousse à toutes les témérités. Deux jours après, je reçus ce billet du bouffe : « Dans neuf mois, votre fille sera majeure et maîtresse d’elle-même, en vertu des lois civiles qui nous gouvernent. Elle a juré d’être mienne, et je jure que je saurai être pour elle époux, père, ami, tout. Décidez. » Je ne répondis point à cette lettre et j’attendis du temps des jours meilleurs. Le temps me rendit la paix d’autrefois ; ma fille se calma quand le bouffe fut parti pour les îles, et joua sur le piano le Barbier et Crispin en apprenant les triomphes de son bien-aimé. Un jour enfin, elle vint à table avec des yeux plus rouges que d’habitude, ce fut le jour où elle eut vingt et un ans accomplis. Un mois après, Iginio Curti, de retour de Milan, emmenait ma fille pour en faire sa femme. Brutalité inouïe commise par excitation du code civil ! Je donnai mon refus par écrit et je quittai la maison pour quinze jours ; à mon retour, c’était entendu, je la trouvai déserte. Une lettre de Séraphine, laissée sur ma table, implorait mon pardon et me donnait son adresse à l’étranger. J’écrivis au bas de cette lettre un seul mot : « Je n’ai plus de fille, » et je l’envoyai, sauf erreur, à Bucharest.

« Cela fait, j’eus quelque peine à m’habituer à ma vie nouvelle : le café où je prenais autrefois le vermouth avait fait faillite, le bouillon du traiteur était trop gras, son vin sec me brûlait la gorge, et je ne savais que faire le soir. La comédie, à Milan, coûte cher ; quant à l’opéra, je l’avais pris en grippe. Cependant j’étais moins affligé que je ne l’aurais cru. Mon cœur est fort contre l’ingratitude et mes affections ont tant de délicatesse, qu’il suffit de les blesser pour les tuer. Je reçus des lettres de Bucharest, puis de Barcelone ; je les renvoyai sans les lire au bouffe Iginio Curti. Pour me tromper, sur une épître timbrée de Pavie, il fit écrire l’adresse par une autre main, mais je déjouai le stratagème. Il y avait sur l’enveloppe : « A M. Abbate, professeur Marc-Antoine. » Ma fille se dénonçait elle-même par l’étrangeté de la suscription. Je renvoyai cette missive,