Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/439

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choléra faisait chaque jour à Taganrog une centaine de victimes, et que je ne portais aucune affection spéciale au nommé Curti, je pouvais fort bien, sans souhaiter le mal du prochain, faire des vœux pour que le nommé Curti prît la place d’un homme sérieux, d’un chef de famille ayant à soutenir plusieurs enfans, voire un vieux père octogénaire. Mais le choléra est une épidémie sans jugement ; il dépeupla Taganrog, y fit fermer les théâtres, envoya dans l’autre monde quantité d’hommes ayant père, femme et enfans, et laissa intact Iginio Curti, qui, quinze jours après, dans un café de Milan, tout en frisant sa moustache, racontait ses triomphes à Taganrog et ceux du morbus asiatique en style de chanteur et de survivant. Je reçus bientôt une nouvelle lettre. Mon persécuteur me pressait de donner mon consentement au mariage, parce qu’il allait partir pour les îles Açores, où il était engagé pour six mois. « Réponse immédiate. » Je pliai la lettre en quatre et je la mis avec les autres dans un coffret. Que fit alors Iginio Curti ? Il osa se présenter chez moi, sans dire son nom à la porte. A première vue, je sentis que la philosophie m’abandonnait et que j’étais sur le point de commettre une grosse sottise. Il la prévint, en portant ses deux mains devant lui. « Je vous prie, dit-il, de ne point vous mettre en colère ; » et comme je ne répondais rien, il ajouta : « Veuillez me laisser parler, après quoi je m’en irai de moi-même. » Là-dessus il chercha une chaise, ce qui me parut exorbitant ; par bonheur, toutes les chaises de mon cabinet étaient couvertes de livres et il fut forcé de parler debout. Il m’exposa que son intention n’était pas de vagabonder toute sa vie, qu’il n’avait pas sauté, comme tant d’autres, du parterre sur la scène, qu’il avait fait de bonnes études au conservatoire de Milan, et que, s’il eût voulu donner des leçons de chant à l’étranger, il aurait gagné plus d’argent qu’au théâtre. » Cela dit, sans attendre ma réponse, il s’en alla tranquillement. Aussitôt un frisson me prit : s’il allait rencontrer ma fille dans l’antichambre ! Je le suivis donc à pas graves ; j’arrivai juste à temps pour voir la malheureuse qui se sauvait. Je ne dis qu’un mot, mais sévèrement : « Séraphine ! » Iginio Curti, qui se dirigeait vers la porte, s’arrêta court. — « J’appelle ma fille, » lui dis-je simplement, et il s’en alla.

« Séraphine s’était réfugiée à la cuisine et jetée à plat ventre sur la caisse à bois comme pour l’embrasser. Je m’appuyai au fourneau et je lui demandai solennellement : « Qu’as-tu dit tout à l’heure à cet homme ? » Et comme elle ne me répondait que par sanglots, je repris avec une lenteur calculée : « Qu’as-tu dit tout à l’heure à cet homme ? » Elle souleva son visage en larmes et chuchota d’une voix éteinte ; « Je lui ai juré de l’aimer toujours. » Cette obstination