Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/464

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


la brutalité des procédés y convenait très étroitement à la vulgarité des mœurs. Que ce fût là fidèlement le peuple, et que M. Zola nous eût donné la physionomie vraie de l’ouvrier parisien, on en pouvait discuter, mais enfin on eût dit quelque chose de vivant, et il y avait là tout au moins des apparences de nature et de réalité. L’action se déroulait dans un milieu que l’écrivain, ou le peintre, avait l’air de connaître : et c’était quelqu’un que Coupeau, et c’était quelqu’un que Gervaise. Toute la question, mais une question capitale, d’où dépendait l’estime à faire de la vraie valeur de M. Zola, n’était que de savoir ce qu’il adviendrait de ces illusions de talent quand il changerait de milieu. Il en est advenu Pot-Bouille, et c’est presque assez dire. La discordance a éclaté. Nous avons compris ce que signifiaient ces grossièretés inutiles et, si l’on veut bien me permettre une fois la seule expression qui convienne, ces ignobles coups de gueule de l’Assommoir et de Nana. Ce M. Zola est moins naïf que ne le croit M. Paul Alexis : il savait bien ce qu’il faisait, et que, s’il criait fort, c’était faute de pouvoir dire juste. Le contrôle, ici, nous était facile. Si nous n’avons pas tous connu des Campardon et des Bachelard, des Josserand et des Duveyrier, nous avons tous rencontré des magistrats et des architectes, des négocians et des caissiers, leurs analogues, sinon tout à fait leurs pareils. Je ne me suis point enquis comme ils vivaient derrière leurs « belles portes d’acajou luisant, » mais, quand ils ouvraient la bouche, je me porte garant qu’ils ne parlaient point la langue tour à tour prudhomesque et cynique de M. Zola.

Et la maladresse est aussi lourde qu’il se puisse : car, dans une société comme la nôtre, où presque toutes les conditions sont comme confondues sous l’uniformité de l’apparence extérieure, s’il y a quelque chose qui mette une différence entre les hommes, c’est le langage précisément, et la façon diverse de traduire les mêmes pensées. L’accent seul que l’on donne aux banalités de la conversation courante est une déclaration de l’état des personnes, mais les mots, à plus forte raison, et la manière de les associer, qui trahissent l’éducation, les habitudes, le milieu. Lorsque les vaudevillistes veulent obtenir un effet certain du gros rire, ils font parler les duchesses du Palais-Royal comme des cuisinières, et les valets de chambre des Variétés comme des ambassadeurs. Faire parler les mères de famille et les agens de change de Pot-Bouille, — et c’est ce que fait M. Zola, — comme parlaient les zingueurs et les blanchisseuses de l’Assommoir, c’est donc faire la caricature du bourgeois, ce n’est pas en faire le portrait.

Encore y a-t-il des caricatures qui ne sont que l’exagération de la vérité même : les caricatures de M. Zola, tout à fait prodigieuses, en sont proprement la contradiction. Ce que l’auteur de Pot Bouille ignore, ou ce qu’il fait comme s’il l’ignorait, c’est que le fond même et, en