Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/479

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premier est qu’il n’est pas possible d’abandonner indéfiniment la vallée du Nil à l’anarchie qui l’envahit, qui menace tous les intérêts européens. La seconde idée sur laquelle on semble d’accord, c’est qu’on ne peut pas laisser la Porte intervenir seule et exclusivement en Égypte ; ce serait se prêter au rétablissement de la domination turque à Alexandrie et au Caire, au risque des éventualités qui en résulteraient et qui ne tarderaient pas à entraîner l’Europe dans d’inextricables complications. Le troisième point enfin, c’est que, du consentement même des autres puissances, la France et l’Angleterre auraient un rôle particulier à jouer. Les cabinets de Paris et de Londres se seraient déjà mis en communication pour s’entendre sur ce qu’ils peuvent avoir à faire pour sauvegarder leur propres intérêts en même temps que les intérêts européens : c’est du moins ce qui résulte d’une réponse de M. le président du conseil de France à une interpellation récente, aussi bien que de quelques mots de sir Charles Dilke dans le parlement anglais. Assurément la paix est dans les désirs du pays, et la manière dont a été engagée l’expédition tunisienne a mis l’opinion française en défiance. Tout ce qui pourra être fait pour éviter les compromissions inutiles, les interventions dangereuses, répondra au vœu public ; mais en même temps, il n’est pas douteux que ces affaires d’Égypte ont un lien intime avec les événemens qui agitent depuis quelque temps l’Afrique et que la France ne peut se désintéresser d’un mouvement qui lui impose aujourd’hui des sacrifices, — qui peut un jour ou l’autre menacer sa sécurité.

La vie des nations a des accidens foudroyans qui bouleversent tous les calculs, et l’Angleterre en fait aujourd’hui l’expérience par cet attentat de Dublin, qui révèle un désordre moral si étrange en Irlande, qui met certes le cabinet de Londres dans une situation difficile. Jusqu’ici le meurtre n’atteignait en Irlande que les propriétaires qui se hasardaient dans leurs domaines, les tenanciers qui osaient payer leurs fermages, ceux qui ne craignaient pas de contrarier la ligue agraire. Maintenant le crime s’est enhardi, il s’est attaqué à un membre du gouvernement, lord Frederick Cavendish, et à son sous-secrétaire d’état, M. Thomas Burke, qui ont été l’un et l’autre assassinés en pleine promenade publique avec l’audace et par les procédés qu’emploient les nihilistes russes dans leurs sinistres exécutions. Ce qui s’est passé, on le sait. Lord Frederick Cavendish et M. Thomas Burke venaient d’arriver depuis peu à Dublin. Ils étaient à sept heures du soir dans Phœnix-Park ; ils allaient ensemble chez le nouveau vice-roi, lord Spencer, lorsque quatre hommes sont descendus d’une voiture et se sont jetés sur leurs victimes, qu’ils ont impitoyablement massacrées à coups de poignard. Puis les assassins ont disparu sans qu’on ait pu encore les découvrir ni même, à ce qu’il semble, se