Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/498

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à travers la campagne et obligé de chercher un asile chez sa nourrice pour une cause qu’il ne dit pas. Ce qui est tout à fait clair, c’est qu’il s’était rendu suspect aux démocrates de son département, qu’il n’aimait pas à les rencontrer sur sa route, et qu’il ne leur portait à cette époque aucune bonne opinion. « Je voudrais voir, sur cette scène (la campagne aux environs de Giromagny), quelques-uns de nos fiers démagogues. J’aime à croire que leurs âmes féroces s’amolliraient à son aspect, car il n’est pas encore prouvé que ces gens-là soient essentiellement méchans. Oh ! s’ils étaient assez voisins de l’espèce humaine pour être accessibles au remords, comme je verrais leurs fronts se prosterner devant la majesté de ma solitude ! Ils m’ont poursuivi jusqu’ici, les brigands ! Hier, un homme mystérieux me suivait dans les replis de la montagne. Je me suis écarté de ma hutte pour éloigner les soupçons. Quand nous sommes parvenus à un endroit plus boisé, j’ai tiré mes deux pistolets avec affectation et je me suis égaré dans les broussailles. »

Malgré son extrême jeunesse, — il avait alors dix-neuf ans, — Nodier était déjà une manière de personnage. Il était adjoint bibliothécaire de la ville de Besançon, il avait publié une dissertation sur l’organe de l’ouïe chez les insectes, fruit de ses études avec M. de Chantrans ; il avait préparé son ingénieux Dictionnaire des onomatopées et enfin il possédait dès lors en toute perfection ce talent de phrasier accompli qu’il a montré depuis. Une des singularités de sa carrière, c’est qu’il eut un nom dès l’adolescence et qu’il ne conquit cependant sa célébrité que fort tard, circonstance fâcheuse qu’il dut à cette mobilité d’impressions qui le jetait dans des aventures et des déboires inutiles où il perdait son temps et ses forces. Les premières lettres de sa correspondance avec son ami Weiss nous le peignent au naturel avec l’exaltation de ses sentimens d’alors et ses talens d’écrivain déjà tout formés.

Voyons d’abord les sentimens. Il vient de connaître l’amour pour la première fois, et il semble bien qu’il soit sorti quelque peu meurtri de cette initiation. Il refait donc à sa manière l’ode d’Horace à Pyrrha ; mais le souriant scepticisme du poète latin n’est pas à l’usage de la première jeunesse, surtout chez les naturels