Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/499

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romanesques comme celui de Nodier, et voici avec quelle véhémence il déclare qu’il prendra désormais ses précautions contre les perfidies de l’amour :

Que dit-on de moi, de mon absence ? As-tu vu Juliette ? Cette femme-là m’a fait bien des maux, elle m’a cruellement trompé et je crois que je l’aime encore. Ce matin, je m’amusais à graver sur un arbre le nom de ma sœur, le tien ; après cela, j’y reportais machinalement mon couteau et j’écrivais Juliette… Dis-moi, est-il possible d’être aussi fausse, de feindre aussi parfaitement et d’assassiner avec un calme aussi profond ? Te souviens-tu de la fête du village ? Ses yeux étaient tout d’amour,.. et la perfide m’abusait… Mort, mort à Juliette ! J’ai besoin de sa mort pour vivre heureux… Écris-moi qu’elle est morte, et tu verras si j’ai pleuré, si j’ai proféré une plainte.

Je sens en m’occupant de cette femme que mon cœur se gonfle, que mes idées se confondent. La paix de ma solitude est troublée. Ne m’en dis rien, qu’il n’en soit jamais fait mention entre nous ; .. ou plutôt parle-moi surtout d’elle et affermis-moi contre moi-même.

Dans le fait, elle ne me convenait pas. Elle n’était que romanesque, et je la croyais sensible. C’est moi qui me suis trompé ! Mais c’est fini, je ne l’aime plus, je n’y pense plus, quelquefois encore, très rarement, et avant peu je l’oublierai tout à fait.

Remarquez bien cet accent de frénésie meurtrière, de véhémence fiévreuse ; c’est là la note originale de Nodier, la note dont il va rehausser la déclamation sentimentale et l’emphase larmoyante à la mode à cette époque, dont il va altérer la mélancolie werthérienne régnante. Trente ans plus tard, cet accent sera commun à tous les héros des productions romantiques, mais c’est chez Nodier qu’il apparaît pour la première fois, et c’est de lui qu’il leur vient en partie ; ses premiers romans vont nous permettre tout à l’heure de préciser davantage.

Épié et suivi de près, le jeune fugitif n’est pas cependant si absorbé par le soin de sa sûreté qu’il n’ait des yeux pour les beautés naturelles, et il les décrit avec art, par le moyen de cette longue phrase à périodes interminables merveilleusement équilibrées et enchaînées dont il eut le secret. Il donnera plus tard à cette phrase plus de souplesse, elle n’aura jamais plus de correction, et ses parties Le seront jamais distribuées avec plus de netteté. Ne pensez-vous pas que la description suivante du spectacle des montagnes peut justifier notre assertion ?

La végétation est magnifique ; les sites sont enchanteurs, les