Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/501

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eut toujours le goût du mystère, même dans les choses qui n’en réclament aucun, et tout ce qui avait un certain caractère de clandestinité l’attirait infailliblement. A Besançon, il avait formé avec quelques camarades franc-comtois une sorte de cénacle à demi politique, à demi littéraire, cette société des Philadelphes, à laquelle il a essayé plus tard de faire une célébrité de société secrète sérieuse. A Paris, il retrouva l’analogue de ce qu’il avait laissé en Franche-Comté, une coterie de jeunes enthousiastes où l’élément royaliste et religieux semble avoir dominé et qu’il appelle dans ses lettres à Weiss la Société des méditateurs de Passy. On se revêtait de tuniques blanches, on s’asseyait en rond sur des tapis, on fumait du tabac d’Orient dans des pipes de bambou, on faisait collation avec des oranges et des figues sèches, et entre deux pièces de vers ou deux discours des adeptes on lisait la Bible par manière d’édification. C’était, vous le voyez, quelque chose d’assez innocent et dont on peut, je le suppose, se faire une idée assez exacte en supposant fondus ensemble la société contemporaine des parnassiens et le club des hatchichins, jadis décrit par Théophile Gautier. Si cette coterie avait sérieusement un but politique et si elle entra en relations avec les fameux philadelphes restés à Besançon, nous ne le voyons pas bien clairement, quoique Nodier en plusieurs passages de ses lettres semble ambitionner de servir de trait d’union entre les deux sociétés. Ce qui est plus intéressant et plus authentique, c’est l’amitié enthousiaste qu’inspira à Nodier un des jeunes adeptes de la secte, Maurice Quaï. Cet enthousiasme est tellement extraordinaire que tout le célèbre entassement d’épithètes de certaine lettre de Mme de Sévigné ne saurait en exprimer l’énormité et qu’il faut absolument citer pour le faire comprendre au lecteur.

Maurice s’est levé, il a déployé son grand manteau de pourpre, et il a parlé une langue si éloquente et si magnifique que je croyais lire encore la Bible. Il me serait difficile de te donner quelque idée de Maurice Quaï si je n’employais pas de comparaison, mais cherche à unir dans le même homme le génie d’Ossian, de Job et d’Homère sous les formes du Jupiter de Myron, et tu commenceras à concevoir le grand effort de la nature. Sa voix est comme l’harmonica, et son éloquence est comme un parfum délicieux qui flatte doucement les sens et qui pénètre toutes les facultés. Comme peintre, il a effrayé David ; comme poète, il n’aurait pas de rivaux, et il a vingt-quatre ans ; je te le montrerais et je te dirais : Voilà Apelle ou Pythagore à ton choix…

… Auguste est parti,.. mais Auguste n’était pas le seul poète de l’école ; ils le sont tous et ils disent des choses qui m’accablent Si tu les voyais, tu les aimerais sans distinction… Mais Maurice Quaï !