Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/514

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


province même où M. de Tercy était administrateur. A cette fonction était adjointe celle beaucoup plus lucrative de directeur du journal officiel pour les six provinces illyriennes, journal qui portait pour titre le Télégraphe illyrien et s’imprimait en trois, et un instant même en quatre langues, française, allemande, italienne et vindique. Voilà une preuve que les gouvernemens, à la condition qu’ils durent, finissent toujours par avoir raison des récalcitrans et que, pour peu qu’ils y aient intérêt, ils ne gardent jamais de bien longues rancunes. Pendant tout le temps qu’il occupa ces fonctions, Nodier fut traité par les divers hauts personnages qui se succédèrent dans l’administration des provinces illyriennes, le comte de Chabrol, le général Bertrand, le duc d’Abrantès, le duc d’Otrante, comme s’il n’eût pas été un ancien adversaire, c’est lui-même qui nous le dit, et il était peut-être en voie de conversion politique lorsque les circonstances le rendirent à ses anciennes et véritables opinions. Nommé en 1812, Nodier était forcé de revenir précipitamment en France à la fin de 1813 ; mais ce séjour en Illyrie, quelque court qu’il ait été, fut mieux qu’une aventure de plus à ajouter au roman si accidenté de sa jeunesse, car il eut une importance capitale sur ses destinées littéraires. C’est de là que sont sortis à diverses dates Jean Sbogar, Smarra et Mademoiselle de Marsan.

La chute de Napoléon suivit de près le retour de Nodier. Il avait servi son gouvernement depuis trop peu de temps pour ressentir le moindre regret de cet événement, et bien qu’il y perdît une place lucrative, il salua avec enthousiasme le retour des Bourbons. Toute son histoire pendant les trois révolutions qui se succédèrent en moins de deux ans se trouve résumée par deux mots qui sont restés célèbres. Après la rentrée de Louis XVIII, comme il entendait les malveillans se railler d’un roi qui ne montait pas à cheval : « Eh bien ! dit-il, je vote pour Franconi. » Pendant les cent jours, Fouché, qui se souvint de ses récentes relations avec lui en Illyrie, le manda et lui demanda ce qu’il voulait : « Cinq cents francs pour aller à Gand, » répondit Nodier. Il n’alla pas à Gand, mais comme le royalisme dont ce mot témoignait l’exposait à un pareil moment à des dangers que sa position d’époux et de père ne lui permettait plus de braver aussi crânement qu’autrefois, il se réfugia au château de Buis, que son propriétaire, le comte de Caylus, avait mis généreusement à sa disposition, et y attendit la catastrophe inévitable.


EMILE MONTEGUT.