Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/538

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


jouissait de ses derniers jours de triomphe. Le 15 août, la réunion publique la plus colossale qu’il y ait peut-être jamais eu dans aucun pays se tenait à Tara, près de la pierre du couronnement des anciens rois d’Irlande : deux cent cinquante mille spectateurs se réunirent autour de l’apôtre du rappel.

Ce n’était pas encore assez. O’Connell ambitionnait de rassembler un million d’hommes, c’est-à-dire presque toute la population mâle de l’Irlande, défalcation faite des vieillards et des enfans : armée pacifique avec laquelle il comptait intimider le gouvernement britannique et l’obliger à capituler. Ce meeting colossal fut annoncé pour le 5 octobre. Il devait se tenir à Clontarf, à une lieue de Dublin, dans une plaine immense, connue de tous les patriotes irlandais comme le théâtre d’une victoire remportée par leurs ancêtres sur les envahisseurs danois. Le gouvernement jusque-là s’était montré hésitant. Il prit enfin la résolution de résister, et malheureusement il la prit bien tard. Déjà de tous côtés on se mettait en route pour se rendre à Clontarf, lorsque parut une proclamation du vice-roi d’Irlande, lord de Grey, déclarant que le gouvernement « croyait de son devoir d’interdire une réunion ayant pour but de provoquer, au moyen de l’étalage de la force physique, des changemens dans les lois et dans la constitution du royaume. » Il y eut dans toute l’Irlande un mouvement de stupeur suivi d’un mouvement d’indignation. Le moindre incident pouvait amener une explosion générale. Le moment était décisif pour O’Connell. Un mot de lui, et toute l’Irlande se soulevait. Il parla, mais pour calmer ses concitoyens et non pour les exciter. Ils n’auraient probablement pas obéi à la proclamation du vice-roi. Ils obéirent à une proclamation signée d’O’Connell et les engageant à rentrer paisiblement chez eux. Jamais peut-être il n’y eut une preuve plus éclatante de l’ascendant vraiment extraordinaire que cet homme exerçait sur son pays.

La résolution d’O’Connell était sage, elle était patriotique. Une insurrection irlandaise en 1843 aurait été comprimée bien plus facilement que celle de 1798 et aurait provoqué des représailles plus ou moins rigoureuses de la part du gouvernement anglais. Personne cependant ne témoigna de reconnaissance à celui qui venait de prévenir une guerre civile sur le point d’éclater. Les Irlandais trouvaient que leur chef les avait entraînés bien loin pour les arrêter au dernier moment. Et, de fait, quand il surexcitait leurs passions contre ceux qu’il appelait les Saxons et les envahisseurs, ses compatriotes avaient pu croire que la résistance à laquelle il les conviait n’était pas seulement une résistance légale et pacifique. Il y eut donc un peu de dépit et de désappointement. Quant au gouvernement, il ne résista pas à la tentation d’en finir une fois pour toutes avec l’agitateur et l’agitation. Il fit traduire devant la cour du banc