Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/539

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de la reine à Dublin les principaux organisateurs de la campagne des meetings, O’Connell, son fils John, sir John Gray, sir Charles Gavan Duffy. Le procès, retardé par des incidens de procédure multipliés, traîna plus de six mois et ne se termina qu’en mai 1844. Le jury, — un jury trié sur le volet, — prononça un verdict de culpabilité. La cour condamna O’Connell à un an de prison et 50,000 fr. d’amende. Les autres accusés furent frappés de peines moins sévères.

O’Connell se pourvut immédiatement devant la plus haute juridiction des trois royaumes, devant la chambre des lords. Cependant la sentence était exécutoire nonobstant appel. On invita le condamné à choisir lui-même sa prison. Il opta pour le pénitencier de Richmond, près de Dublin. Il y fut entouré des plus grands égards. On ne pouvait pas traiter comme un vulgaire malfaiteur cet homme qui, pour mettre le feu aux quatre coins de l’Irlande, n’aurait eu qu’à dire un mot ou même à se taire et qui, tout au contraire, du fond de sa prison, adressait encore au peuple irlandais des proclamations dans lesquelles il disait : « Quiconque troublera l’ordre dans la plus faible mesure est mon ennemi comme il est l’ennemi de l’Irlande. » Cette attitude, au surplus, ne fut pas inutile au succès de son pourvoi devant la chambre des lords. La majorité de cette assemblée était conservatrice et hostile à O’Connell ; elle aurait probablement confirmé l’arrêt de la cour du banc de la reine, si lord Wharncliffe n’avait émis fort à propos un avis qui permit à ses collègues de se désintéresser de la question. « Ceux qui, comme moi, dit-il, ne sont pas jurisconsultes de profession ne me paraissent pas avoir qualité pour se prononcer sur une affaire d’ordre purement judiciaire. Je propose donc que nous nous abstenions et que nous laissions les jurisconsultes de la chambre se prononcer seuls sur la question. » Ce sage conseil fut écouté. Or il n’y avait dans la chambre des lords que cinq jurisconsultes de profession, lord Lyndhurst, chancelier en exercice ; lord Brougham, ancien chancelier dans le cabinet de lord Grey ; lord Denman, lord Cottenham et lord Campbell. Les trois derniers se prononcèrent contre l’arrêt de la cour, qui ne fut défendu que par Lyndhurst et Brougham. Lord Denman, en particulier, s’éleva avec une grande énergie contre la composition de la liste du jury, qui, d’après lui, enlevait toute autorité morale au verdict. Il n’est pas admissible, disait-il, que dans un pays où la grande majorité de la population est catholique, une affaire de cette nature et de cette importance soit jugée par un jury exclusivement protestant. Si la justice était rendue dans ces conditions, elle deviendrait une véritable dérision. L’arrêt de la cour du banc de la reine fut cassé : O’Connell et ses coaccusés sortirent triomphalement de prison.