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mettre un sentiment plus élevé dans une Descente de croix que dans un Bar des Folies-Bergère, et nous pensons qu’une draperie grecque a plus de grâce et de noblesse qu’une blouse ou une redingote, mais nous regrettons surtout les mythologies et les scènes antiques, parce que ce sont les seuls sujets qui comportent le nu. Or, nous disons avec Théophile Gautier : « Sans le nu et sans la draperie, il n’y a ni peinture, ni statuaire dans le grand sens du mot. »

Puisqu’il le faut, que les peintres soient donc de leur temps. Qu’ils représentent les scènes et les personnages que la rue et les champs mettent journellement sous leurs yeux. Mais au moins doit-on leur demander d’être conséquens et d’avoir dans la peinture des sujets modernes une exécution moderne. L’impressionnisme, peinture qui procède des maîtres primitifs et des enlumineurs japonais, est un anachronisme. MM. Roll, Lhermitte, Aimé Perret, Soyer, Clairin, Comerre, Haquette, sont des interprètes de la vie moderne, mais leurs ouvriers, leurs danseuses, leurs faucheurs, leurs vignerons, ils les peignent d’après la vieille méthode, comme Géricault a peint la Méduse, comme Delacroix a peint les Barricades, comme Courbet a peint les Casseurs de pierres. Ils croient encore qu’il faut du relief aux corps, de l’air dans la perspective, de l’ombre et de la lumière dans le clair-obscur. O sancta simplicitas ! Aussi ne sont-ils qu’à demi à la mode. Ceux qui ont le vrai succès sont les impressionnistes ; — les impressionnistes dont on rit beaucoup à l’exposition indépendante de la rue Saint-Honoré et qu’on admire beaucoup au Salon des Champs-Elysées, les impressionnistes sur qui tombent tous les sarcasmes quand ils s’appellent Manet, Renouard, Caillebotte, Degas, toutes les couronnes quand ils se nomment Bastien-Lepage, Duez, Bompard, Dagnan-Bouveret, Edelfelt, Salmson. Nous en passons, et des plus mauvais ; nous avons compté au Salon au moins deux cents tableaux dans la manière de M. Manet et dans celle de M. Bastien-Lepage [1].

Ce n’est point sans raison que nous accouplons ces deux noms qui paraissent peut-être jurer ensemble. Entre M. Manet et M. Bastien-Lepage il n’y a que la différence d’un peintre qui ne sait pas son métier à un peintre qui sait très bien le sien et qui

  1. Nous ne donnerons pas cette longue liste. Nous citerons seulement comme types les tableaux et portraits de MM. Chalon, Van Risselberghe, Walter Ullmann, Bordallo Pinheiro, Harisson, Gambart, Lahaye, Bourgoin, Dinet, Ganbara, Bartholomé, Haider, Jameson, Badin, Truffaut, Olivié, Mmes Roth, Feurgard, Williams. Même les peintres en pleine possession de leur talent sont troublés par l’impressionnisme. Croit-on qu’il n’y ait pos la préoccupation de cet art nouveau dans le Portrait d’enfant de M. Vibert, dans l’El Jaleo de M. Sargent, dans le Sous bois de M. François Flameng, dans la Fête-Dieu de M. Guay, dans les portraits de M. Dantan, dans l’Enfant prodigue de M. Mangeant, dans les Bassins de la Villette de M. Gervex ? — Pour M. Duez, qu’on se rappelle son Saint Cuthbert.