Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/586

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peu pittoresque, de pions posés sur un échiquier : le roi, la reine et le fou. Le coloris est sans finesse ni recherche. Il semble que l’artiste ait employé les grosses couleurs des peintres en bâtiment.

L’histoire ancienne est dédaignée. Les peintres d’aujourd’hui craignent les Grecs et les Romains. Abusés par les conventions de l’école et les tableaux des néo-Grecs, ils se les imaginent comme de grands mannequins ou de jolies figurines. Là le poncif, ici la froideur ; où la vie ? Mais les anciens avaient, tout comme nous, du sang dans les veines, et comme nous ils remuaient, ils couraient, ils criaient, ils se passionnaient. S’imagine-t-on que les hoplites de Platées ou de Délion ne combattaient pas avec l’acharnement et le furieux mouvement des soldats de M. de Neuville ? Pense-t-on qu’à Rome, pendant les saturnales, la multitude du forum fût plus calme et plus « distinguée » que la foule du 14 Juillet de M. Roll ? On reviendrait vite à l’antiquité si au lieu de s’obstiner à la voir dans la froideur, l’atonie et l’immobilité du marbre, on la voyait, ainsi qu’elle était, dans le mouvement et la couleur de la vie.

M. George Rochegrosse a eu cette originalité. Il a peint la Mort de Vitellius comme il eût peint un épisode de la révolution ou de la commune. Vitellius vient d’être arraché de sa cachette par le tribun Placidus ; on le traîne aux gémonies. Souillé de sang et de boue, les bras attachés au torse avec des cordes qui étreignent son gros corps informe, il descend une ruelle étroite et montueuse de la ville aux sept collines, à la fois soutenu, poussé et porté par la foule furieuse. Il marche comme en un rêve, déjà à demi mort, la face hébétée d’effroi, les yeux hagards. Un homme qui précède le césar lui appuie sous le menton la pointe d’un glaive pour le forcer à montrer son visage, — détail donné par Suétone. Tout ce que Rome abrite de mendians, d’esclaves, d’histrions, de prostituées, de vagabonds, — toute la bourbe du grand cloaque, — se rue autour de Vitellius, l’accablant d’injures et de coups. Dans l’embrasure des fenêtres, des têtes hurlantes vomissent l’insulte, des bras s’étendent menaçans. C’est l’atroce curée humaine. C’est cette basse et cruelle populace qui, selon l’énergique mot de Tacite, outragea Vitellius mort avec la même lâcheté qu’elle l’avait adoré vivant :… Vulgus eadem pravitate insectabatur interfectum, qua foverat viventem. M. Rochegrosse, qui dans cette toile dramatique a accusé la vie par le mouvement de la foule et le pathétique par l’expression terrible du visage de l’empereur, n’a pas craint de marquer plus encore la vérité de la scène par des détails un peu réalistes, d’une vulgarité pittoresque : un étal de tripier tout dégouttant de sang, avec des cœurs de bœuf et des poumons de veau pendus à des crocs, et à l’angle d’une maison, un tas d’ordures où