Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/625

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domination de la France en Europe au XVIIe siècle fut l’œuvre de la pensée aussi bien que des armes. Le XVIIIe siècle a produit la révolution par sa philosophie, et la révolution elle-même a manifesté sa puissance et son ascendant croissant sur l’humanité moderne par un renouvellement de la pensée et à l’imagination dans le monde. On ne peut donc sans périt renoncer à la pensée et croire que les œuvres suffisent, même à la religion. Si ces œuvres surtout consistaient à développer plus qu’en aucun temps les instincts superstitieux et les tendances païennes, si, non content de s’éloigner de la pensée pour se livrer aux nobles pratiques de la charité, on allait jusqu’à travailler contre la pensée même en encourageant outre mesure les niaiseries et les pauvretés de la plus plate dévotion, il serait à craindre qu’on ne fût sur la pente ou ont glissé toutes les grandes religions du passé, qui, après avoir régné longtemps dans les hautes régions de j’âme et du cœur, vont s’éteindre et s’endormir dans les bas-fonds de l’ignorance et de la superstition.

Mais si l’abandon de la pensée dans l’église catholique est un mal pour l’église elle-même, ce qui la regarde, nous croyons pouvoir dire en même temps que c’est aussi un mal pour l’esprit humain en général. L’église catholique, malgré ses tendances rétrogrades, est encore une trop grande chose dans le monde pour ne pas jouer même aujourd’hui un rôle important dans le domaine de la pensée si elle le voulait. Cette église représente sous sa forme la plus précise et la plus concrète le principe religieux ; or la religion prise dans son idée et indépendamment de toute forme est l’expression la plus élevée de la philosophie. Aristote, quand il a voulu donner un nom à la plus haute des sciences, l’a appelée théologie. Sans doute, c’est un inconvénient pour un penseur de partir de dogmes préconçus ; la liberté de l’invention philosophique est singulièrement limitée par là ; mais il y a, ou du moins il y avait autrefois en théologie bien plus de liberté qu’on ne se l’imagine, et bien des hardiesses métaphysiques sont sorties de la théologie. Sont-ce les métaphysiciens ou les théologiens qui ont poussé le plus loin la question du libre arbitre ? Le dogme de la trinité n’a-t-il pas été élaboré par les métaphysiciens en même temps et au moins autant que par les théologiens ? Les deux sciences sont donc sœurs l’une de l’autre et devraient profiter l’une à l’autre. D’ailleurs, dans un autre ordre d’études, en psychologie ou en morale, le chrétien pratique connaît bien des faits qui échappent au savant abstrait. L’idée religieuse, quand elle s’unit à la pensée, a une élévation et une grandeur qui imposera toujours à ceux qui en sont le plus éloignés. On dit qu’un des livres qu’Auguste Comte aimait le mieux et lisait le plus, c’était l’Imitation de Jésus-Christ. Ne prît-on d’un écrivain catholique,