Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/631

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reconnaître que le bon sens considère comme évident que c’est la terre qui est fixe et le soleil qui tourne autour d’elle, proposition que la science renverse complètement en faisant tourner la terre autour du soleil ; mais, suivant lui, le système de Copernic, tout en rectifiant le bon sens, n’en est pas moins au fond d’accord avec lui : « L’idée que la terre est un centre fixe, dit-il, a un sens parfaitement vrai, car la terre est, par rapport à tous les objets terrestres, un point de repère fixe auquel nous rapportons avec raison leurs mouvemens. L’erreur n’est donc qu’une généralisation exagérée. » Soit ; mais avec un droit de correction aussi large et en se contentant au nom du bon sens à si bon compte, il n’est guère de système de philosophie qui ne puisse se flatter d’être d’accord avec le bon sens pris en gros. Berkeley pourra dire que le bon sens a sans doute raison de croire à une réalité extérieure ; mais pourquoi ne serait-ce pas Dieu qui fait apparaître à notre esprit les images que nous appelons des choses ? et pourquoi se serait-il donné la peine de créer des substances dont la nature est incompréhensible et qui ne servent qu’au matérialisme ? Et Kant ne pourra-t-il pas dire également que le bon sens a parfaitement raison de croire à des lois nécessaires et a priori, mais qu’il lui est indifférent que ces lois soient les lois d’un monde extérieur, au lieu d’être, comme le croit Kant, les lois de la raison elle-même ? Dans ces deux cas, l’erreur du bon sens ne serait également qu’une généralisation exagérée, et les corrections apportées par la méthode des approximations successives ne dépasseraient pas celles que l’on est en droit d’attendre lorsqu’il s’agit de substituer des formules exactes à des croyances toutes pratiques. Ces corrections ne contredisent pas plus le bon sens que celle qui consiste à dire que c’est le soleil qui est fixe et la terre qui tourne, tandis que le bon sens fait tourner le soleil et croit à l’immobilité de la terre. Un critérium dont on peut faire un usage aussi lâche ne peut pas nous servir à grand’chose.

Ce que nous louerons dans cette théorie de l’abbé de Broglie, ce n’est donc pas son critérium du bon sens qui nous paraît vague et insuffisant, c’est sa méthode des approximations successives, qui est la vraie méthode philosophique. Ou le bon sens est un critérium décisif, et alors il n’y a plus de philosophie ; ou il y a lieu à analyse et à approximation successive, mais alors ce n’est plus le bon sens qui est juge ; c’est l’évidence de la raison et des faits. Dans le fait, est-il un philosophe qui n’ait pris le bon sens comme point de départ ? Descartes lui-même, quand il médite, ne nous apprend-il pas qu’il est au coin de son feu dans sa robe de chambre ? Il croit donc à son corps et aux corps qui l’environnent ; mais il lui vient à la pensée que, quand il rêve, il se voit également