Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/648

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d’une manière nouvelle ; mais cette seconde hypothèse ne reparaît pas telle qu’elle était précédemment : elle-même retient, quelque chose de son opposée ; la distance est donc moindre entre les deux systèmes qu’elle ne l’était auparavant. C’est ainsi que le spiritualisme de nos jours est obligé d’accorder beaucoup plus au matérialisme que le spiritualisme da passé en acceptant, par exemple, à titre de conditions de la pensée ou de limites à la liberté ce que ses adversaires considèrent comme le substratum de la pensée et comme les lois nécessitantes de la volonté. Réciproquement, le matérialisme lui-même s’est modifié à son tour, soit par l’introduction de l’idée de force (force et matière), conception empruntée à la tradition spiritualiste, soit en reconnaissant que la notion de matière se résout en sensations, c’est-à-dire en états de conscience qui n’ont rien de matériel. De même dans la question de l’origine des idées, l’école empirique, en introduisant la notion d’hérédité, accorde par là même qu’il y a des idées innées au moins dans l’individu ; or c’était seulement sur ce terrain que la question avait été posée dans tous les temps entre les partisans de l’innéité et ceux de la table rase ; ainsi, même suivant Spencer, c’étaient Descartes et Leibniz qui avaient raison et Locke qui était dans l’erreur. Réciproquement les partisans de l’innéité, tout en maintenant qu’il y a dans le fond de l’intelligence un élément absolu qui résiste à tout empirisme, accordent avec Maine de Biran « que l’innéité est la mort de l’analyse, » et qu’il faut pousser l’explication expérimentale aussi loin qu’elle peut nous porter.

Si la loi précédente est vraie, il était facile de prévoir que, la théorie idéaliste ayant prédominé depuis vingt à trente ans soit en Angleterre avec Mill et Bain, soit en France avec Renouvier, Taine et Lachelier, soit même en Allemagne avec les néo-kantiens, il se produirait inévitablement bientôt un mouvement en sens inverse et en faveur de la réalité. Déjà, en Angleterre, ce mouvement est sensible dans M. Herbert Spencer. Lui-même défend le réalisme contre l’idéalisme de Mill et de Bain. En France, quelques signes de réaction se sont déjà fait sentir. Le mérite du livre de M. l’abbé de Broglie est de poser le problème dans toute sa netteté et de le résoudre avec une grande décision. Mais pour que la loi de M. Herbert Spencer soit tout à fait vérifiée, il faut que le nouveau réalisme soit plus idéaliste que l’ancien ; il faut qu’il retienne quelque chose du système contraire, autrement celui-ci serait entièrement déraisonnable, ce qui n’est pas admissible, car pourquoi de bons esprits se tromperaient-ils du tout au tout, tandis que nous aurions à nous seuls le privilège de la vérité ? Or cette seconde partie de la loi se trouve en effet vérifiée dans l’ouvrage de M. l’abbé de Broglie. Son