Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/651

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est, et beaucoup mieux que nous-mêmes. Cependant peut-on admettre que Dieu connaisse la matière par l’effort et par la sensation de résistance ? L’argumentum baculinum qui persuade Sganarelle pourrait-il être appliqué à Dieu ? Nous demandons pardon de cette comparaison irrespectueuse ; mais elle exprime d’une manière saisissante combien nos représentations de la matière sont relatives à notre manière de sentir et surtout à nos besoins et à notre utilité pratique.

Dira-t-on que la sensation de résistance peut se traduire en une qualité objective indépendante de nos sensations et que nous pouvons concevoir comme subsistant en dehors de nous et sans nous : c’est ce qu’on appelle l’impénétrabilité. Mais l’impénétrabilité ne signifie rien autre chose que l’impossibilité pour deux corps d’occuper le même lieu ; c’est un simple fait attesté par l’expérience et qui se rapporte à la notion d’étendue, non de résistance ; si, au contraire, vous voulez vous représenter cette propriété par l’idée de quelque force qui s’oppose dans chaque corps à l’introduction d’un corps étranger, vous réveillez de nouveau l’idée de résistance et d’effort, et nous retombons dans les difficultés précédentes.

Abordons enfin celle des qualités sensibles qui a le caractère le plus objectif, à savoir l’étendue. Ce qui caractérise précisément cette notion, c’est qu’on peut s’en représenter l’objet comme existant en dehors de nous et indépendamment de toute sensation. N’y eût-il nul animal, nul homme dans le monde, rien n’empêche qu’un corps soit rond ou carré. Il en est de même du mouvement et du repos. Empiriquement et psychologiquement, l’étendue a donc tous les caractères de l’objectivité : métaphysiquement, elle ne les a pas, car l’idée d’étendue prise en elle-même n’est autre chose que la notion de vide : il faut quelque chose qui la remplisse pour constituer la réalité ; or, ce quelque chose, les sens ne l’aperçoivent pas ; en outre, l’étendue n’est, comme l’a dit Leibniz, qu’une répétition ou continuation de quelque chose ; et encore une fois, c’est ce quelque chose et non pas l’étendue qui est la vraie réalité.

Lors même qu’on accorderait, d’ailleurs, la réalité objective de l’étendue en général, il n’en serait pas moins vrai que les formes de l’étendue, les conditions sous lesquelles nous l’apercevons, à savoir la grandeur, la figure et le mouvement, sont toutes relatives et tiennent à notre mode de sentir. En effet, la grandeur, par exemple, est un certain rapport entre un objet et un autre, et entre les objets et nous. Si Dieu changeait à la fois la grandeur de tous les objets de l’univers en changeant également le volume de notre propre corps, nous ne nous en apercevrions pas. S’il lui plaisait, comme disait Leibniz, de faire tenir la nature tout