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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mai.

Le mal du moment, un mal invétéré et croissant, c’est qu’on ne sait pas trop où l’on va, qu’on semble se plaire aux situations fausses, et c’est surtout dans les situations fausses qu’il faut s’attendre à de l’imprévu. Assurément, à n’observer la politique qu’à la surface, les choses suivent leur cours d’une façon à peu près régulière. En réalité, il n’y a pas de direction, il n’y a pas ce qu’on appelait récemment encore une « orientation. » On se laisse aller à la dérive, au gré des caprices de tous les jours et des passions de partis, soulevant toutes les questions à la fois, la chambre se permettant tout faute d’être dirigée, le gouvernement se prêtant complaisamment à tout pour garder tant bien que mal une majorité. On se livre à l’aventure, sans s’apercevoir qu’à ce régime de toutes les confusions les situations les plus fortes s’altèrent, les pouvoirs se décomposent, et on finit par s’accoutumer si bien à ce décousu de la vie publique, à ce désordre, qu’il y a une sorte de surprise le jour où un esprit net et ferme se décide à un acte de virilité, à une résistance de bon sens. M. le ministre des finances, qui sait ce qu’il veut, a eu récemment ce mérite de payer de sa personne, d’engager vaillamment sa responsabilité, de ne pas rendre les armes au nom du gouvernement devant une de ces fantaisies qui bouleversent un budget. Il aurait pu sans nul doute être victime de sa résolution ; il a eu, au contraire, l’avantage de sortir victorieux de cette échauffourée imprévue, et mieux encore, il a prouvé qu’il ne servait à rien de se perdre dans toutes les capitulations comme l’a fait le ministère depuis quatre mois, qu’il suffisait le plus souvent d’un sentiment juste des intérêts publics, d’un peu de fermeté pour avoir raison de toutes les incohérences, pour remettre les affaires du pays dans le vrai chemin.